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ECRIRE AUJOURD’HUI (V) Ecrire à la vie à la
mort
Le récit
d’enfance comme
« art formateur
de l’existence »
de Marie
Saint-Dizier
« Gaston
Pineau… renoue les fils qui…
inscrivent les histoires de vie parmi
les
« arts formateurs de
l’existence ».
Christine
Delory-Momberger. (1)
L’article
précédent s’articulait autour d’une vision du
« bleu des mers du Sud » rendue possible par un voyage en
Nouvelle-Calédonie. Mais les voyages sont-ils bien nécessaires ?
Une phrase du livre de Marie Saint-Dizier dont nous allons considérer le
travail nous permet d’en douter : la narratrice enfant de son dernier
récit Je
Reviens montre bien l’effacement du
référent réel au profit du monde rêvé de
l’écriture. Il faut la voir s’installer à sa table et se
mettre à
l’œuvre :
« Je
relisais mon histoire, barrais quelques répétitions, remplaçais
un mot par un autre. Petit à petit les objets de ma chambre me paraissaient
posés à leur juste place, ma table, à la bonne hauteur, mon encre
bleu des mers du Sud, du bleu-vert exactement souhaité, mon tiroir,
fermé sur des secrets bien gardés. Sans cesser de fixer mon attention
sur le récit, je songeais que les murs de ma chambre… » (p.
183)
Ainsi l’envol de
l’aventure, comme celui de sa lecture, s’organise-t-il à partir
d’une sublimation du monde matériel. L’effet de réel
n’est qu’une illusion, à la mesure de l’émotion
qu’éprouve la même narratrice lorsqu’elle reçoit un
merveilleux cadeau d’un 25 décembre mémorable : un
projecteur en forme de pistolet rouge, grâce auquel elle peut projeter des
films : « le plus fabuleux jouet que l’on m’ait
offert de toute ma vie. » (p. 102) L’activité de la fiction
s’inscrirait-elle bien ici encore dans le prolongement des jeux de
l’enfant, comme le faisait remarquer Michel Picard ? (2) Un
prolongement qui ne manque pas souvent d’être tragique, si l’on
pense aux récits que pourrait susciter la catastrophe de ces terribles
« mers du Sud » survenue alors que cette article était
pratiquement
terminé.
I.
Elle revient ! Des « Après-midi chantées »
à la librairie « Ombre
Blanche »
Je
Reviens de Marie Saint-Dizier, récemment
publié dans la collection Scripto de Gallimard est non seulement un livre
de souvenirs distillés et purifiés au rythme de la remémoration
d’une belle écriture, c’est aussi un récit
autobiographique bâti sur le « roman familial »
d’une romancière qui s’est d’abord illustrée en
collaboration sous le nom de Marie-Raymond Farré, puis en tant que Marie
Farré, autant dans les textes courts des albums destinés aux plus
jeunes que dans les romans de la collection Lecture Junior, et bien
d’autres, dans les années 90. Un livre de mutation donc,
l’enregistrement d’une métamorphose et même une
déclaration romanesque d’identité et de plénitude, puisque
cette oeuvre de frontières marquée par une quête farouche et
passionnée de l’amitié peut être lue par les adolescents ou
les adultes comme une étape dans un projet d’auto-formation. En
dernière analyse aussi, cette chronique des années de
l’après-guerre est le fruit d’un engagement humaniste, car elle
comporte un épisode qui concerne la déportation et
l’extermination des Juifs. L’oeuvre fait ainsi de la découverte
de l’Histoire un élément décisif dans la quête de
l’intériorité de Nanette, élève de Sixième, son
héroïne, l’auteur dans ses onze ans : c’est en
constatant que Katia Voline préserve son « secret », de
douleur comme d’indépendance, que Nanette accède au sentiment
d’une amitié qui respecte la liberté de l’Autre et ne
cherche pas confusément à l’asservir à ses propres fins.
Mais ce livre, disons-le tout simplement, est avant tout un « cadeau
d’amour » déposé sur la blancheur des pages à la
mémoire de parents et d’une enfance marquée par la truculence et
la verve méridionales.
Cette
constellation d’instants et de scènes liées au fil rouge de la
fantaisie, en tout état de cause, permet de reconsidérer toute la
création de Marie Saint-Dizier, cette diffraction d’une
personnalité projetée dans des récits divers, et dont ce texte
est comme la synthèse, donnant enfin un sens défini (mais non
définitif !) à l’entreprise reconstruite d’une vie. A
moins que l’inverse ne soit possible et que les fictions publiées
dans le passé n’aient patiemment apporté les graines invisibles
de cette moisson, laissant à l’ultime interprète de la vie de
Nanette le soin de nous pourvoir d’un bon grain littéraire.
L’entreprise, de toute façon, est d’un grand intérêt
pour une réflexion sur la manière dont se constitue une
personnalité d’écrivain dans une perspective qui allie approche
sociologique et étude littéraire, mise en scène de soi dans
l’œuvre et stratégies éditoriales, politiques ou
culturelles : la naissance de l’écrivain aujourd’hui plus
que jamais, s’effectue au coeur d’un jeu d’images
tressées au fin réseau de relations affectives et régies par les
lignes de force qu’enregistre l’originalité d’un
style.
Héritage
culturel et enquête
ethnosociologique
Et, comme nous
tous, Marie revient de loin ! Notamment de cette « odor di
femina » originelle, ce souvenir sensible du corps maternel
qu’elle arbore dans son titre emblématique qui désigne aussi une
grande marque de parfums « au nom plein de mystère »
(p. 28). Sa démarche a partie liée encore avec les
« bulles » des capiteuses boissons que, dans son enfance,
son père, Don Quichotte doublé d’une énorme bedaine de
Sancho Pança, brasseur, inventeur d’une bière
« perchée sur un petit nuage dans l’Olympe des boissons
entre le nectar et le philtre. » (p. 10) mettait son point
d’honneur à concocter. Vivant dans la proximité du Capitole
toulousain, ce Jupiter postmoderne de province, géant à la voix de
stentor, fulminant contre l’envahissement du Coca-Cola, continue pourtant
à vivre d’une autre manière dans la mémoire de sa mère
qui montre à sa petite-fille Nanette, les photos « d’avant
la guerre », sur lesquelles « il était si
beau » : « un grand jeune homme blond,
ébouriffé, un peu gauche, si mince qu’il semblait appartenir
à une autre planète que le gros papa de maintenant. » (p.
23) Grand sportif et casse-cou, ce père qui avait été prisonnier,
mais s’était évadé de son camp, ne manquait pas de
finesse et c’est lui qui décèlerait dans l’histoire
d’une famille russe, premier récit écrit par Nanette, les
talents d’un véritable écrivain.
Je
Reviens, le retour en force de Nanette, la
« Goûteuse en chef » des sublimés paternels ?
Une revanche de la parole transmise contre le poids du Temps et les serrures du
silence ?
Une œuvre
d’intensité effervescente, dirons-nous, de griserie, si ce
n’est que la narration rapportant les événements dramatiques
d’une année scolaire nous conduit à l’enregistrement
d’une catastrophe et d’un effondrement : la faillite de
l’entreprise de ce père violent qui a mangé son héritage,
le divorce d’un couple dont la femme oisive paraît parfois bien
volage, la perte de la maison familiale, la mythomanie finale de la
grand-mère, et ce goût acide du départ, alors que l’on doit
tout abandonner. Et la narratrice de préciser : « Et avec
elle je disais adieu à l’amitié, à mes livres
d’enfants et au piano sur lequel je ne jouerai plus. » (p. 217)
Conclusion douce-amère qui scelle aussi le destin et la disparition de tout
un monde social, tels qu’ils pourraient être enregistrés dans
une de ces études consacrées aux professions (artisans, etc.)à
travers les approches biographiques pratiquées en sciences sociales par
Daniel Bertaux. (3)
Tel n’est
pas pourtant notre propos. Certes, en cette année de célébration
du bicentenaire de la naissance de George Sand, on comprend que les
écrivains contemporains, stimulés par une édition en pleine
ébullition qui emporte et redistribue dans une valse effrénée les
collections de nos vénérables maisons absorbées par de grands
groupes bancaires aux capitaux anonymes, éprouvent, comme celle
qui, nel mezzo del
camine, publia
Histoire de ma
vie, le besoin de réaliser au plus tôt
cette révision du Moi et cette exploration de la généalogie qui
assure enfin une assise stable. Mais Marie Saint-Dizier qui, comme tout
écrivain, aspire au respect et à l’amitié de son lecteur,
est loin de rechercher une subreptice sainteté autre que baroque : son
livre de sérieux au contraire offre la turbulente et parfois la sulfureuse
lecture d’une infernale saga familiale dont elle peint les traits avec
humour. Certes, elle ne descend pas, comme Aurore Dupin, du Roi de Pologne et de
la fille d’un « oiselier » des Quais de Seine. Son
aristocratie de « fille des limonades » qui nous viendrait
plutôt d’un cadet de Gascogne, est celle de la dérision, un
refus des castes et l’affirmation résolue d’une ouverture
populaire qui est le signe le plus authentique de son adhésion à
l’internationale de l’enfance. Sa profession de foi est un manifeste
de cet esprit d’impertinence qui signe le meilleur d’une
littérature qui appelle ici la chanson. C’est pourquoi les amateurs
pourront poursuivre leur lecture du livre en allant écouter son auteur dans
un de ses spectacles inaugurés à la Librairie « Ombre
Blanche » de Toulouse en octobre 2004 : Marie Saint-Dizier
pratique maintenant une autobiographie chantée qui réjouira Philippe
Lejeune.
La représentation de
soi
On peut dire qu’elle
inscrit cette démarche dans le prolongement de la scène centrale de
Je
Reviens, dans laquelle on la voit, enfant de
onze ans, triompher dans une de ces compétitions publiques des
« Après-midi chantées » des années Cinquante,
avec une remarquable efficacité. Moment prémonitoire dans la vision
rétrospective, car il faut alors monter sur les planches, se mettre en
scène:
« Je
me rendis compte de l’ampleur de mon audace. Le public n’était
plus qu’un grand flou d’où je sentais monter une attente
vibrante. Une décharge électrique anima mes mains qui
esquissèrent une passe magnétique. Il me fallait conquérir le
public, le subjuguer, l’hypnotiser. Je comptais mentalement
jusqu’à trois et me mis à
tonner :
Il portait des culottes,
des bottes de moto
Un blouson de cuir
noir avec un aigle sur le dos… ! (p.
153)
Il y a bien déjà
dans cette « passe magnétique », couronnée alors
de succès et de la récompense d’un livre de contes, une annonce
de l’exploitation de ce frisson qui sera faite plus tard des talents du
« télépathe » pendant « la diffusion en
direct de la représentation de Lord Divinator devant les caméras
d’ARTE » dans Le
Télépathor entend tout !, ce
curieux roman policier publié en 1998 par Hachette Jeunesse. La chanson
évoque aussi les goûts du père de Pénélope, la
narratrice de Pourquoi pas
Perle ?, un Lecture Junior de 1993 :
cet homme, un père casse-cou, comme celui de
Je Reviens
qui avait sa moto, est animé par le sens de l’aventure et
promène sa fille agrippée à son blouson de cuir sur le
porte-bagages de sa 950 CV rouge ; il se lance interminablement à la
poursuite de Jack l’Eventreur, répétant sans coup férir le
geste chevaleresque qui, dans la légende familiale, lui a permis de
conquérir sa femme… L’identification au personnage d’un
père excentrique, on le voit, demeure forte et cette
« Après-midi chantée » mémorable
révèle un sens de la présentation de soi répondant à
une impulsion profonde, dont Marie tire aujourd’hui la leçon :
c’est dans un dialogue avec le public frémissant que se constitue
magiquement l’artiste. De même, l’art de (se) raconter à
l’Autre (auditeur, lecteur) implique un sens particulier des limites et la
volonté de ne pas (se) perdre. On remarquera que
Je Reviens
s’accomplit dans un silence relatif, pour tout ce qui concerne les
origines de la mère de la narratrice et l’on verra plus loin
que le jeu de miroirs déformants, d’oeuvre en œuvre, prend aussi
racines dans un rapport privilégié et dans une sous-conversation
ininterrompue avec la sœur aînée de la narratrice dont le
« magnétisme dû à l’énergie et à
l’humour qui jaillissaient d’elle en rayons » (p.16) est
souligné
d’emblée.…
II.
L’enfant, perle baroque au front de la
mère
Le « double
bind »
Ces aperçus
d’une enfance catholique, en tout cas, se fondent résolument sur la
sensuelle adoration d’une mère insaisissable, toujours parfumée
et apprêtée pour de secrets rendez-vous, comme le laisse entendre le
très beau passage qui clôt le chapitre « Une enfant
douce ». La narratrice décrit alors tous les préparatifs
d’une coquette en train de se maquiller et les jeux innocents entre
mère et enfant précédant « la pose du rouge à
lèvres », ce sommet dans l’art de la composition d’un
« visage qui serait admiré au-dehors ». Et elle
ajoute : « Dès lors il n’était plus question
qu’elle me picore le cou de baisers papillon, ni que je lui caresse la
joue. » Car, en effet, l’enfant est toujours en faute dans la
relation qui trouble la sérénité de Narcisse :
« Pas dans ce sens, ma perle, me grondait-elle en riant parce que mes
caresses n’étaient jamais dans le bon sens, ça fait des
rides. » (p. 28) Le croisement des temps dans la narration exprime
bien ici l’ambiguïté de la relation fusionnelle et le
« double bind » qui paralyse l’enfant, victime de la
séduction égoïste. C’est ainsi un envoûtement que
l’écriture doit exorciser. Car, de
fait :
« Avant
de s’éclipser, elle m’embrassait sur les joues, de bons, de
vrais baisers qui me laissaient la trace de ses lèvres rouges, fétiche
que je n’aurais effacé pour rien au monde. Ses hauts talons
dévalaient l’escalier avec un claquement joyeux. Il ne restait plus
d’elle que le sillage de son parfum, qui sentait l’iris et le
sous-bois, son parfum au nom plein de mystère : Je Reviens. Je ne
cessais pas de l’attendre, mais je savais qu’elle
reviendrait. »
Mais
dans ce théâtre à la Becket d’une autre cruauté
rappelant celle de la mère de Maisie, la petite héroïne de Henry
James, fétichiste à sa manière, ou même le sort du
héros de
L’Elève,
abandonné, avec de scandaleuses conséquences, aux mains de ses
précepteurs et ses bonnes, du même Henry James, le tort causé
à l’enfant est directement évoqué, sans les détours
qu’imposait la censure victorienne. L’enfant aussi sait se
battre : véritable « animal sauvage », elle rend
griffe pour coup et se livre parfois à la provocation des
pré-adolescentes Sa voix, son rire sonnent avec la liberté d’une
« héritière » des Editions des Femmes avec qui
Marie Saint-Dizier a travaillé. Elle a aussi parfois la gaîté et
la poésie d’une enfant livrée aux rêveries
solitaires : Nanette dans son cerisier, Nanette dans l’odorante cuve
à houblon et au château où « la nuit, l’on
entendait chanter les grillons ». Mais son histoire est celle
d’une lutte contre le retour sensuel de l’envoûtement maternel
(« et son parfum entra dans ma chambre et m’enveloppa. Mon
cœur battit à faire mal quand elle se pencha sur moi si près que
je sentis son souffle sur mes joues. » p. 49), contre la
résurgence complice d’un personnage de fuite et de
dérobement. Elle est amorce d’une renaissance. Celle-ci
n’adviendra que lorsque sera levé l’interdit qui
s’affirme clairement dans les préjugés de classe manifestés
avec colère par cette mère à propos de l’ami de cœur
de Nanette : le petit Noguez, son « voyou »
qu’elle rejette, non pas parce qu’il est pauvre, mais parce
qu’il « est lourd, il marche comme un catcheur, il a le cheveu
gras qui pendouille il a un visage de crapaud… et je suis sûre
qu’il a un accent à couper au couteau ! » (p.
90)
Par quoi l’on voit que les
facteurs d’opposition que nous ébauchions dans le rapprochement des
origines de Marie avec celles de George Sand se précisent, mais devraient
être nuancés : c’est la lignée paternelle Saint-Dizier
qui naturellement se trouve du côté du peuple (mais n’oublions
pas que Maurice Dupin était aussi un officier de la
Révolution !), alors que la mère de Nanette, elle, témoigne
d’un culte exclusif des apparences et de la
« distinction ».
Un
théâtre de l’illusion : de romanesques « stades
du miroir »
Celle-ci
s’est déjà exercée sous forme romanesque dans
Pourquoi pas
Perle ? Dans ce récit signé Marie
Farré publié en 1993 en Lecture Junior
(Gallimard),
Perle, l’écolière affabulatrice
d’une dizaine d’années, est détentrice d’un
« secret » qui provoque la curiosité de sa camarade de
classe Pénélope, la narratrice, laquelle rapporte l’aventure
à la première personne dans son journal. Or elle porte
précisément pour prénom le petit terme affectueux mentionné
plus haut et utilisé par la mère de Marie Saint-Dizier dans
Je
Reviens. Elle incarne la figure du double jumeau
qui enfermait déjà Nanette devant son miroir dans une scène au
cours de laquelle émerge une invocation à « l’ange du
mal ». Celle-ci est décrite de la manière
suivante :
« Etait-ce une
illusion ? Il avait une expression inquiétante que je ne lui
connaissais pas. Et si ce n’était pas mon reflet, mais… le
diable en personne ? » (p.
110)
Manifestation de
« l’inquiétante étrangeté » freudienne,
le jumeau ouvre la porte au fantastique et au burlesque et Nanette devant son
image est prise d’une belle
frénésie :
« Je
m’attendais à entendre une voix assourdissante, à voir
apparaître un animal aux poils de bouc, ou à sentir un chuchotement
très doux glisser à mon oreille » (p.
111)
La résistance impulsive à
la culpabilité appelée par ce fantasme baroque suscite une danse qui
déploie les excès et la gesticulation diabolique des sorcières du
XVII° siècle. Nanette se met nue
et :
« Hypnotisant
mon jumeau comme le magicien Mandrake face à Félina, la Femme-Chat,
j’esquissai quelques pas de danse grotesque, à la façon de
Lucienne. Je me tortillai, levai les bras, cabriolai par terre. Cette invocation
dansée ne pouvait que plaire au diable. Il aimait rire, je le savais. Et il
aimait les miroirs. » (p.
111)
Nanette exorcisant (ou
pactisant avec !) son jumeau satanique ? En même temps,
pratiquant un retour au « stade du miroir » constitutif
d’une identité que brouille encore l’écran des non-dits et
des mystères familiaux. Ainsi s’efforce-t-elle de se (nous, lecteurs)
séduire, comme le feront maints autres personnages convoqués aux
miroirs de successives
narrations.
La structure du conte
ou de l’hallucination
Et la
scène qui mêle « scandaleusement » le registre
religieux et les ficelles du théâtre de boulevard, version bande
dessinée, conduit naturellement la narratrice au point de départ de
La reine des
neiges de Hans Christian Andersen, ce conte dans
lequel un fragment du miroir du diable pénètre dans
l’œil du petit Kay : il s’agit bien de retrouver une
unité perdue. Et de reconquérir une douceur perdue aussi comme Nanette
le fait remarquer quand elle évoque le petit appartement qu’elle
habitera plus tard, un appartement où l’on « parlerait
d’une voix douce, on n’y épinglerait personne par des mots
meurtriers ». Le récit, semble-t-il, retentit toujours des cris
paternels relégués dans les coulisses de la mémoire. Et Nanette
de conclure sur une nouvelle vision de « son démon dans la glace
de l’armoire ». Puis d’ajouter : « et je ne
pus m’empêcher de saisir qu’en guise d’approbation il
battit des paupières une fraction de seconde avant moi. » (p.
157) Comme Lucky Luke tire au pistolet plus vite que son ombre, le double
baroque postmoderne possède une exceptionnelle rapidité de
compréhension et de
complicité.
La fonction du double dans les récits pour enfants de Marie
Saint-Dizier a donc pour objet de mettre fin, comme dans le conte
d’Andersen, à l’aveuglement orgueilleux d’un éclat
de miroir mortifère. Et c’est précisément à un tel
double que s’attache Pénélope dans la fiction de 1993 :
elle doit remonter jusqu’à la demeure cachée de Perle pour lever
le poids du secret, comme Gerda recherchant Kay. Par son audace et sa
curiosité Perle abolit les interdits imposés à son amie, à
qui, par exemple, il ne « plaisait pas du tout de l’imaginer en
train de farfouiller dans les habits et le maquillage de sa (ma)
mère. »
Elle est
même découverte un jour, double maternel cette fois,
déprimée, « allongée sur le lit dans la robe du soir en
dentelles blanche de sa (ma) mère, maquillée, les yeux charbonneux et
la bouche rouge ». Elle prétend alors que sa mère est morte
et son déguisement est, en réalité pour Pénélope, le
moyen d’évoquer pour la première fois la mort de sa propre
mère : « Les larmes aux yeux, je lui ai tapoté la
tête, imaginant la mort de maman qui m’appelait « ma petite
perle. » (p. 86)
Permettant
à Pénélope d’accoucher le fantasme de la mort de sa
mère, Perle, amie aux cheveux courts, au visage de garçon et pleine de
secrets, est pour sa part, en quête de son père, chômeur à
la dérive, affabulateur comme elle, inventeur raté et bricoleur de
malchance, comme le fut le limonadier ; elle aussi est fantasque et
imprévisible dans sa recherche de l’âme sœur. Les aventures
symétriques des deux fillettes annoncent, de fait, la relation de
l’enfant de Je
Reviens à ses deux géniteurs : la
narration autobiographique n’est, somme toute, que la réalisation
d’une unité enfin atteinte : celle
d’Animus
et d’Anima que les romans précédents avaient
dissociés…
On
voit ainsi comment, par la répartition des rôles entre des personnages
féminins, le livre de jeunesse s’enracine ici dans l’exigence
d’un repli de l’auteur sur sa propre enfance, par laquelle il
cherche à séduire en se clarifiant. D’une manière
significative, Marie Saint-Dizier a posteriori semble bien ainsi mesurer la
qualité d’une vie et l’authenticité de l’œuvre
accomplie au respect d’une décision formulée dans la
dernière phrase de Je
Reviens : « Et, je me le jurai,
je ne deviendrais jamais
adulte »
Son itinéraire,
en un sens, est ainsi canonique : c’est celui du Sujet qui se
cherche, désire désespérément l’Autre de
l’amitié, et y parvient dans la métamorphose de
l’écriture. Entreprise de Sisyphe, dramatique et dérisoire
à la fois, car éternellement reprise de récit à récit,
jamais terminée et appelant la distance d’un regard amusé. Car
la réussite est celle de l’artiste qui s’impose ici comme
écrivain en contrepoint de l’échec d’un père,
aristocrate inventif et bohème, mais malheureux industriel. A la limonade
bleue du petit entrepreneur excentrique, mais ruiné, s’oppose
l’encre bleue de celle qui réussit d’abord dans ses cahiers
intimes, puis dans les récits écrits pour l’école, à
conquérir son public. On n’a jamais été aussi près du
projet sandien, tel qu’il s’exprime dans « Le château
de Pictordu » des Contes
d’une grand-mère, dans lequel la
jeune Diane devient un peintre renommé, là où son géniteur
Flochardet ne fut qu’un médiocre
portraitiste.
En avant la musique,
Saint-Dizier !
Cette
« encre bleue des mers du sud » aussi est héritée
de la narration de Sophie, héroïne de
Ne jouez pas sur mon
piano !, récit cette fois signé
Marie Saint-Dizier de 1996 (signature qui manifeste une renaissance !) et
dans lequel la présence du Bourlingueur apporte un relent d’aventure
à la famille reconstituée. Nous sommes encore avec cette fiction dans
le droit fil de la conclusion de Je
Reviens qu’elle devance : certes les
parents de Sophie se sont séparés et le parfum de sa mère en sera
transformé, mais l’adolescente n’est pas prête à
faire son deuil de la douceur
passée :
« …
j’ai cherché sa crème de nuit dans le carton que je
n’avais pas encore déballé. Elle était rose, fraîche,
onctueuse. En m’en mettant derrière l’oreille, j’ai pris
une grande décision : j’allais tout tenter pour que papa et
maman reviennent vivre ensemble. » (p.
34)
Nous vivons donc le nouvel
épisode d’une saga qui se lit entre les lignes. La possession du
fétiche, équivalent de la madeleine proustienne, est sans effet
pourtant, et Sophie doit accepter la blessure, la rupture et le principe
d’un nouveau départ : Le Bourlingueur, l’ouvrier
maître des choses, remplace le professeur de philosophie auprès de sa
mère qui abandonne aussi l’enseignement pour se lancer dans
« l’immobilier ». L’intrus amène avec lui
le « Ouistiti », « le Fléau
d’Egypte », son fils qu’il faudra bien apprendre à
aimer : cet enfant des « farces et attrapes » et des
mauvais tours répond au code le plus parfait de l’imaginaire enfantin
orienté ici vers la
« bêtise ».
Le
déchaînement de son ludisme est à la mesure de
l’échange parental et de l’équilibre familial. La
difficile négociation d’une nouvelle harmonie de la famille
recomposée passe par la négociation du mobilier (« Où
est passée la table Louis-Philippe ? ») et par une crise qui
culmine dans la scène au cours de laquelle, se laissant aller à sa
mauvaise humeur, le père de Sophie délaissé,
qui « a besoin qu’on s’occupe de lui »,
pulvérise dans sa fureur la « bonbonnière bleu et doré
dans laquelle maman mettait nos bonbons préférés »,
pièce précieuse qu’il a lancée à travers la
pièce. La violence paternelle (héritée de
Je
Reviens, où le père poursuit en
vociférant enfants et femme autour de la table familiale, puis vient
s‘échouer pitoyablement comme une grosse baleine sur le lit de sa
fille) et les tensions familiales sont l’objet de toute l’attention
de l’enfant qui rédige son journal, observant les scènes, dans
un point de vue qui est celui de l’enquêteur du roman policier.
L’influence des films que Nanette déclare avoir vus avec sa sœur
dans sa jeunesse refait surface ici avec l’allusion à
Fenêtre sur
cour de Hitchcock, tandis que les jalousies et
les rivalités entre les sœurs du limonadier se disputant
l’amour maternel sont transposées sur les enfants des deux familles
réunis dans une nouvelle entité, pour des bévues amusantes :
ainsi celle que peut provoquer l’étourderie d’une mère qui
laisse passer une diapositive la montrant enlacée avec son premier mari,
alors qu’elle présente les photos des dernières vacances !
Le décor est celui d’une petite maison du passage
Saint-André-des-Arts (encore un faux relent de sainteté !) et le
collège fréquenté, facétieusement appelé
« Collège Gaston Leroux », signale la passion de la
narratrice pour un auteur dont Marie Saint-Dizier a lu toute
l’œuvre.
Comme le titre
l’indique, c’est donc autour du piano de Sophie que
l’épreuve se cristallise, car la fillette ne supporte pas que son
objet (ici aussi, fétiche !) soit convoité par le fils du
Bourlinguer : : « Le Ouistiti !, ai-je haleté. Il joue
sur mon piano. » Un piano que Marie Saint-Dizier, démentant dans
la postface de ce livre la dernière affirmation de Nanette dans
Je
Reviens, déclare ne pratiquer que depuis un
an ! Mais c’est bien parce qu’il est doué pour la musique
que le Ouistiti finalement peut être aimé : car il possède
l’auxiliaire magique suprême : le don de l’expression
esthétique. Ainsi la vérité lyrique des personnages de
Marie Saint-Dizier est-elle soumise à la logique de chaque
récit… Il est vrai que Sophie, comme Nanette, est une chanteuse
pleine d’allant, capable de passer de Jean-Sébastien Bach à
« deux chansons corses » que sa « grand-mère
maternelle qui est à Ajaccio » lui a apprises, puis à
La Truite
de Schubert. (p. 83) dans un mélange des styles qui brave gaillardement
tous les codes reçus de la culture musicale : les amis que
reçoivent le Bourlingueur et sa mère s’inscrivent bien aussi
dans la tradition de cette Bohème parisienne qui a pour lieu
d’élection le Quartier latin : le passage
Saint-André-des-Arts est comme l’arrière-cour du
« restaurant Pinson » autrefois situé rue de
l’Ancienne Comédie et que fréquentaient George Sand et ses amis
berrichons avec la Bohème de l’époque de Louis-Philippe (dont
date aussi la table bradée de la famille! C’est dans ce monde que le
père de la narratrice, une sorte de Zeus philosophant comme Platon, est
aussi soumis à un processus d’éducation : l’homme,
abandonné par sa femme, réfléchit à sa violence
première et se remet en
question.
Théorie
ou pratique : la musique, élixir de
l’humour
La
connaissance des développements d’une œuvre littéraire
résulte parfois d’une longue fréquentation de l’auteur par
le critique. Dans une perspective plus scientifique, comme l’explique
Christine Delory-Momberger dans Les
histoires de vie. De l’invention de soi au projet de formation de
2003, en reprenant une formule de Gaston Pineau
que nous donnons en exergue de cet article, les histoires de vie
s’inscrivent « parmi les arts formateurs de
l’existence » : dans ces conditions, le travail du chercheur
résulte de l’articulation de trois démarches
complémentaires : d’une pratique de l’entretien narratif
« dont le but est de recueillir la présentation de soi
(Selbstdarstellung) du sujet et qui permet d’accéder aux
structures de signification mises en œuvre dans le processus narratif
», ensuite d’un « recensement aussi factuel et exhaustif
que possible, des données
biographiques concernant le sujet
interviewé, dont la lecture offrira un accès aux structures objectives
de l’expérience vécue », enfin de la
« constitution d’une information complète et précise
sur le contexte dans lequel s’inscrivent les parcours biographiques des
personnes interviewées. » (4). Mais cette articulation est
elle-même commandée par les contraintes de la communication et par le
public à qui la recherche est destinée ; elle dépend
notamment des relations que le critique entretient avec l’objet de
celle-ci, impliqué comme il l’est par sa propre
démarche.
Or ma relation, en tant que critique, avec Marie Saint-Dizier est en soi une
longue histoire dont les témoignages sont inscrits dans divers livres que
j’ai publiés sur la littérature de jeunesse : ces jugements
constituent comme autant d’entretiens ou le résultat
d’enquêtes provisoires sur un écrivain dont j’ai
observé l’évolution avec le regard de l’amitié. Il ne
saurait donc être question d’entretiens classiques avec elle, ni de
poser des questions indiscrètes sur certains aspects de sa vie. La
tentative d’une nouvelle synthèse oblige ainsi à revenir à
ces visions partielles et même, dans le cas de
Ne jouez pas sur mon
piano ! à les citer, pour confronter
mon point de vue passé au présent et à l’intégrer
à une nouvelle lecture de l’oeuvre. C’est ainsi que dans la
conclusion intitulée « Finale Cappricioso » que
j’apportais en 1997 au volume
Musiques du texte et de
l’image publié sous ma direction par
le CNDP (5), une étude assez longue consacrée à ce roman
insistait sur la fonction de la musique, « élixir de
l’humour » dans le roman et baume apportant du fluide et du
liant, comme de l’élégance, à l’énoncé des
passions. Ainsi se posait la question essentielle : « La
référence musicale susciterait-elle un sens plus aigu des
nécessaires liaisons et des rythmes propres à l’expression
esthétique ? » (p. 271) L’interrogation amenait à
souligner les phrases décrivant les réactions de Tamerlan le chat de
Sophie et celles du Ouistiti qui, par un transfert, servaient de
révélateurs des « frissons » communiqués par
la puissance musicale à l’auditeur et au style qui en rendait compte.
Examinant la phrase par laquelle Sophie exprimait sa satisfaction à avoir
bien joué La Fée
Dragée de Tchaïkovski (« Et
j’ai joué La Fée
Dragée comme jamais je ne l’avais
jouée, alerte, furtive, lutine »), j’en vins à
conclure que « Ce jeu - cette magie - est peut-être à
l’image que je me fais de l’écriture de Marie Farré, tout
entière, une écriture vive, alerte, pleine de malices et de
rebondissements. » (p. 272)
Ainsi pouvais-je écrire
à propos de Ne jouez pas sur mon
piano !:
« La
musique a opéré la transmutation et donné un tour insolite aux
sentiments dans une comédie qui paraît comme une parodie des
démêlés de l’opéra bourgeois et qui se voit
marquée par la bonne humeur et la légèreté d’un
échange marivaldien. » (p.
273)
La musique avait permis le
repérage de la sublimation esthétique appelée par les manques de
l’enfance dans une vision où le « réalisme prend des
ailes. » Et la conclusion s’imposait : avant la prise de
connaissance des jubilations suscitées par les élixirs paternels, le
mot de la fin était donné à la musique et à
« l’ivresse qu’elle procure à Marie Farré qui
recourt à son aide pour dire à demi-mots ce qui lui tient à
cœur. »
Cuisine de
l’enfant occidental. Eclats baroques, chocolat et arc-en
ciel
La
comédie de mœurs semblait aussi porter le souvenir de Shakespeare revu
et corrigé à l’aune de la culture de l’enfant
contemporain, car il apparaissait que « Tout est bien qui finit bien,
le tout arrosé de jus de fruits et dans l’odeur entêtante de
l’arbre chocolat. », la plante curieuse placée dans le
salon de la famille de Sophie. On pourrait ici suivre à la trace, en
postface de cette épopée baroque, toutes les marques laissées sur
ces récits par le chocolat, ce nectar privilégié de
l’enfance, comme l’ambroisie l’est des dieux, depuis les
contes de Fénelon destinés au Duc de Bourgogne (6) : la lecture
des enfants d’aujourd’hui, plus que jamais, s’effectue
« entre virtuel et chocolat » et Marie Saint-Dizier,
malgré la fascination exercée par la « limonade
bleue » ambrosiaque de son père, ne pouvait échapper à
l’emprise de cette nourriture sublime. Sa passion du chocolat est
manifeste déjà dans une des premières histoires qu’elle a
écrites avec Raymond Farré en 1977,
La petite fille qui s’appelait
Malice, et qui, revue en 1997, avoue, avec la
naïve spontanéité des débutants, la joie de la gourmandise.
Dans l’histoire de Malice, la petite fée qui, avec sa sœur
Miranda, veut aller vivre avec les hommes, le chocolat préparé par
l’aînée est une boisson magique « qui rend
joyeux ». Mais le plus important dans cet univers est que l’on
ne puisse gagner l’amitié d’une personne si l’on ne
possède pas d’objet magique : et le chocolat est déjà
l’arme la plus efficace dans la recherche de cette qualification !
Mais le triomphe de l’héroïne ne se réalise pas sans que
soit évoqué l’arc-en-ciel (au pied duquel le trésor des
fées est trouvé), autre arme rhétorique de Circé dans la
cosmogonie baroque, comme Jean Rousset l’a bien montré, Malice et
Miranda (dont la filiation avec le grand baroque anglais est explicite) qui
l’évoquent, sortent donc tout droit d’un songe d’une nuit
d’été…
La
« plante-chocolat » dans la maison de Sophie porte encore
témoignage de la croissance de ce culte dominant dans l’imagination
de Marie Saint-Dizier. Dans Les portes
s’ouvriront sept fois que nous examinerons
plus loin, le personnage de Manon, la fille de la pâtissière du
Régal de
Vulcain, sis aussi impasse
Saint-André-des-Arts, se distingue encore par ses recettes de cuisine, par
un « gâteau au potiron » qui devance même
« le Régal au chocolat ». Ses exploits participent de
l’esprit qui anime Histoires à
croquer sous la dent de 1999, dans lesquelles ce
même chocolat devient l’objet d’un véritable culte ;
car Julie se dit « au paradis » lorsqu’elle le boit
(p. 50). « L’élaboration culinaire » de
l’enfant occidental passe bien aujourd’hui par ce foyer de brune
sensualité, dont la présence souligne l’intensité de
certaines scènes : dans Je
Reviens Nanette ne laisse-t-elle pas fondre la
plaque de chocolat de son goûter, en attendant la réponse que lui
donnera Katia Voline, la petite fille juive dont une partie de la famille a
été déportée, sur la différence qui existe entre
« une meilleure amie et une amie tout simplement » (p.
204) ?
III.
Marie est arrivée en (se) jouant (des genres
narratifs) !
Le
propos de Je
Reviens, il faut le redire ici, est loin
d’enfermer son lecteur dans la complicité d’une simple critique
sociale ou biographique : il réside plutôt dans un appel au
partage euphorique de ce qui semble une folle équipée dans la Toulouse
des années 50. Une aventure dont les partenaires originaux (au double sens
du terme) n’ont pas cessé de susciter les fictions les plus diverses
de Marie Saint-Dizier tout en soutenant le fantasme de la multiplication des
doubles. Ainsi, ne retrouve-t-on pas les traits d’un père excentrique
jusque dans le portrait de Corbillot, l’auteur de romans policier qui
devient la victime présumée dans
Qui veut tuer
l’écrivain ? publié dans la
collection Vertige Policier, Hachette Jeunesse en 1997, un an après
Ne jouez pas sur mon
piano ?
L’image
dans le tapis : « Ecrire est un jeu
d’enfants »
Dans ce
récit aux multiples rebondissements - un vrai petit bijou
d’écriture dans sa concision et son économie de moyens -
l’écrivain Corbillot, dont « les vingt-six romans policiers
racontent vingt-six façons abominables de trucider les professeurs
d’un collège », est appelé dans un lycée pour un
atelier d’écriture sur le thème « Ecrire est un jeu
d’enfants » par le proviseur surnommé Le Masque : son
trait majeur est décrit de la manière suivante dans la fiche que le
jeune narrateur, détective en herbe, a rédigée pour préparer
son propre scénario :
« De l’humour et de l’insolite comme Gaston Leroux dont il
a le ventre en forme de globe terrestre » (p.
13)
Amplitude planétaire du
père littéraire ! Gaston Leroux déjà avait
été élu pour donner son nom au collège que fréquentait
Sophie dans le 5ème arrondissement de Paris : il y patronnait là
le culte de l’imagination et du ludisme intellectuel exercé
d’ordinaire en contrepoint de l’institution scolaire. De toute
évidence, le relevé de l’énormité de son ventre
suggère que le scénario du meurtre de l’écrivain est
l’effet d’une filiation symbolique : à travers lui,
c’est l’emblème d’une rotondité narcissique
géante (celle de la personnalité du père de Nanette, qui partage
avec Corbillot une voix tonitruante et un corps énorme) que la narration
cherche à atteindre. Il ne faut donc pas s’étonner que ce qui
semble trois tentatives d’assassinat comporte, d’une part,
l’effondrement d’un balcon (réplique à
l’effondrement familial de Je
Reviens), une sorte d’empoisonnement (le
retournement des effets euphoriques des breuvages paternels ?) et la chute
d’un lustre (des « bulles » de cristal
meurtrières…). Nous avons affaire ici à une « image
dans le tapis » qui évoque une fois de plus
l’œuvre de Henry James et les techniques du point de vue. Et de fait,
un tapis persan se trouve bien donnée d’emblée dans la chambre
de l’un des enquêteurs en herbe du roman et la solution de
l’énigme s’obtiendra aussi par une lecture de l’image
incluse dans une affiche que le « coupable » (le
manipulateur) a mise sur un mur pour, à la fois, stimuler la mémoire
d’une fausse victime et créer la complicité d’une
énigme partagée. En ce sens
Qui veut tuer
l’écrivain ? dont nous ne
révèlerons pas le secret afin de ne pas priver nos lecteurs de
l’imprévu de la lecture, est une leçon exemplaire
d’écriture policière autant qu’un récit réussi.
Nous touchons ici au versant caché d’une réflexion sur le genre
du roman policier que Marie Saint-Dizier a explicitée dans un livre à
finalités pédagogiques, résultat des animations qu’elle a
conduites dans de nombreuses classes et qu’elle a intitulé
J’écris mon premier roman
policier, publié dans la collection
« Levons l’encre » de l’éditeur Vuibert en
1999.
Le
meurtre du père : farce policière ou « roman des
bâtards » ?
Plus
surprenante encore dans Qui veut tuer
l’écrivain ? est la
participation des deux acolytes, Marc et Paulo (l’aventure est
envisagée sur le mode de celle des grands navigateurs, comme, nous le
verrons, a été la recherche du trésor dans
Les aventures de
Papagayo) qui imaginent le scénario du
meurtre que tendront à confirmer de surprenantes coïncidences (comme
si la fiction créait la réalité !). Ces deux adolescents
à l’invention fertile entrent, sous l’influence de leurs
lectures, dans une « ère du soupçon
généralisé » et redoublent dans leurs projets les jeux
anciens que Corbillot et Le Masque (deux amis d’enfance d’abord
insoupçonnés, eux aussi) pratiquaient déjà avec la
jouissance d’un sadisme innocent en inventant des récits policiers,
l’un réussissant ensuite dans les études et devenant proviseur
et l’autre, après une période d’errance et de petits
boulots, devenant le grand maître de l’intrigue que l’on sait.
Car l’intervention des jeunes et fougueux enquêteurs rapproche ces
amis que leur profession avaient séparés et – petite pointe
contre l’autorité de l’institution scolaire - ramène le
rire perdu sur le visage du Masque ! Les deux vieux compères, se
rendant compte de l’obsession de Marc et de Paulo, leur tendent un
piège (Corbillot feint d’avoir été agressé) et leur
font une farce en les prenant à leur propre jeu… En rapportant ses
impressions à la lecture du roman policier
Dix petits
nègres de la collection Le Masque qui
l’avait séduite, Nanette avait pu conclure d’une manière
pessimiste : « je découvrais ce que j’avais toujours
soupçonné ; sous le masque de chacun se cachait une nature
ténébreuse. » (p. 158) Mais c’est bien le contraire
qui se produit dans Qui veut tuer
l’écrivain ?: sous le masque
sinistre du proviseur, le visage hilare de l’adolescent n’attendait
qu’un rappel des facéties de l’enfance pour se
dérider ! La compétition des doubles sataniques s’abolit
dans le « mauvais tour » du plaisantin fidèle à
l’esprit d’enfance et à une autre image institutionnelle du
Proviseur doublant celle du père …
La musique ou le
rhum
Mais
Marc aussi se fera un point d’honneur de l’emporter sur Paulo. Or ce
couple virtuel de « jumeaux » ne paraît que la
reproduction dans le registre du masculin de celui que forment les deux
sœurs Cathi et Mini dans Les
aventures de Papagayo écrit en
collaboration avec Raymond Farré et publié par Gallimard Jeunesse en
1983. Ces adolescentes sont les tenancières d’une taverne à
matelots située au 10 rue des Frissons (de nouveau, le restaurant Pinson
?), où le rhum coule à flots ; elles jouent le soir à
s’étrangler dans leur lit, avant de céder la place à
l’affrontement fratricide de deux pirates, luttant pour le trésor de
la mère Ching. Un tel conflit qui répond à ce que Marthe Robert
appelle le « roman du bâtard », par opposition à
celui de « l’orphelin », trouve maintenant son origine
dans les jeux de Nanette et de Mino, sa sœur aînée. Car dans
Je
Reviens, une partie identique est
présentée, comme la « traversée du désert par deux
amis liés à la vie à la
mort, à la recherche d’un
trésor ». Nanette rapporte ces jeux
ainsi :
« Mino
jouait Mad, le grand costaud au sourire carnassier, j’étais Nat, le
petit rusé. Je rampais sur le tapis de la chambre… Soudain mes
idées se brouillaient. Mon ami, mon frère ne cherchait-il pas à
m’évincer ? Ne me tuerait-il pas, une fois le trésor
déterré ? Je lui sautai dessus… Dans un sursaut, moi son
ami, son frère, je roulai sur lui, lui enserrai le cou et nous qui nous
étions juré une amitié à la vie à la mort, nous nous
étranglions et tombions morts dans les bras l’un de
l’autre. » (p.
127)
Le
jeu avec les stéréotypes du roman d’aventures qu’il ravive
pour en faire de vrais déclencheurs de poésie est donc une constante
et imprègne toute l’œuvre, tant au niveau des thèmes que
des métaphores utilisées pour créer l’atmosphère de
dépaysement du récit, comme un vent de liberté et de fronde
sociale et comme une volonté de refuser de vieillir (de dépasser la
crise de « la traversée du désert » ?).
L’aventure est bien celle de l’écriture même, un jeu
délibéré « à la vie à la mort »
avec le sens des récits qui sauront conquérir les trésors
d’attention des
lecteurs.
L’enfance
en jeu : la vie de famille et l’ouverture des
souterrains
« La
lecture comme jeu », tel était le titre de l’ouvrage de
Michel Picard explorant la création littéraire : et on pourra
multiplier les exemples de récits publiés par Marie Saint-Dizier qui
exploitent directement ce principe, et en particulier à travers
l’appropriation et l’exploitation ludique des formes
littéraires confirmées. Mais considérons de plus près le
roman Les portes s’ouvriront sept
fois publié par Folio junior en 1997 et
donc, bien entendu, signé Saint-Dizier. Un roman qui semble répondre
aux exigences des jeunes lecteurs , puisqu’il s’est vu attribuer le
Prix Chronos lors de sa publication. Les critiques exigeants y trouveront trop
facilement une analogie avec les romans du Club des Cinq d’Enid
Blyton : même présence d’un groupe d’enfants qui vont
se livrer à jeu d’aventures pendant les vacances, même
présence d’une fille, Alexis, qui, comme Claude, est la meneuse avec
son air de garçon et qui, à sa manière, est le double de Perle.
Précisons, toutefois, que nous avons plutôt affaire à une
« bande des quatre » et que la narratrice est Manon,
l’amie de la Sophie de Ne jouez pas
sur mon piano ! dont ce récit est
présenté comme la suite. Aurions-nous ici la tentative de lancer une
sorte de série réduite, comme Marie Farré l’avait fait avec
les histoires de Mina, Mina, mine de
rien et
Mina change de tête,
publiées en Folio Cadet Rouge en 1990 et
1992 ? On assistait là aux démêlés entre Jules un
petit, mais gros garçon et sa sœur aînée, une sorte de
« sorcière », « maigre » et
« diabolique », antithèse qui renvoie au couple
mythique des Patapoufs et des Filifers d’André Maurois, mais
abordée ici dans l’esprit du Petit Nicolas. Jules ne sait se
défendre que par des farces et attrapes et ne se protège des
idées saugrenues de sa sœur que par un redoublement du diabolisme
enfantin.
L’intrigue de Les portes
s’ouvriront sept fois repose sur ce type
d’opposition classique ; il s’agit pour les filles de rivaliser
avec un trio de garçons méprisants et de leur damer le pion en
découvrant avant eux le secret du terrain de l‘aventure : un
château qui se dédouble, comme un masque, et recèle le
« Château d’en bas », avec son lot habituel de
souterrains et son trésor secret, source de
« frissons ».
Rien
de bien nouveau, dira-t-on, si ce n’est que le féminisme ici est bon
enfant et s’alimente à un humour pétillant. Et le traitement de
ces motifs est l’occasion d’intéressantes variations pour un
critique biographe, car elle met en avant des facettes diverses de la
personnalité de l’auteur diffractée sous ses propres
masques. Nous avons l’impression que, dans l’opposition des
deux lignées dégagée au début de notre enquête,
l’ombre littéraire du Petit Noguez, « le voyou »
refusé par la mère élégante, est en train de prendre des
forces et de pratiquer les jeux de la métamorphose en s’incarnant
dans de nouvelles
vies !
La vieille maison
parisienne ou l’enracinement provincial du
château
Certes
les quatre amies habitent toutes le Quartier Latin et Manon, « rose
comme une tartelette à la fraise », est la fille de la
pâtissière de l’impasse Saint-André des Arts où vivait
déjà Sophie. Mais Laurette, avec sa « vieille
maison » sise rue Saint Jacques, un domicile qui désigne celui de
l’auteur, a des affinités avec Malice et « se dit
sorcière », comme l’indique la présentation initiale
des personnages. Son amour des parfums souligne aussi la passion dominante de
Nanette dans Je
Reviens. Mais le changement de narratrice permet
encore de déplacer l’accent sur un registre qui n’était
que second dans le récit précédent : de l’amour de la
musique comme mode majeur d’accompagnement, on passe à celui des
gâteaux (l’oeuvre conduit au livre romancé de recettes de
cuisine, Histoires à croquer sous la
dent qui sera publié avec Valérie
Pascal en Livre de Poche jeunesse en 1999). On s’aperçoit enfin que
le château planté dans le décor de la Bourgogne, pour la joie
d’un jeu qui va lancer deux groupes rivaux de filles et de garçons
dans ses souterrains, a des rapports avec le château familial du passé
toulousain, mais le point de vue de la narration qui commande sa
présentation est tout à fait différent. Manon, en effet, a
invité ses trois amies à passer des vacances chez ses grands-parents,
et son grand-père, maintenant déclaré invalide, est
l’ancien garde du domaine. C’est elle qui rapporte la vision des
deux petites châtelaines à l’air hautain que le groupe
découvrira en s’engageant imprudemment dans leur demeure. On touche
ainsi dans cette scène au fantasme initial qui, pensons-nous, fait partie
du processus de création comme réaction à un souvenir de la
romancière, mais qui a pu être perçu comme la vérité de
son propre passé. Les deux petites filles sont présentées ainsi,
après la description du châtelain, « un grand et gros homme,
assez rougeaud et poilu », plus loin comparé à un
« sanglier » :
« Sans
qu’on sache d’où elles sortaient, deux petites filles de quatre
et six ans ont fait leur apparition à ses côtés. Elles avaient
les cheveux ondulés, d’un blond presque blanc, la peau nacrée et
portaient un costume d’équitation bleu marine et une bombe. Je me
rappellerai toujours le regard hautain qu’elle nous ont lancé,
surtout la petite qui avait les yeux
gris. »
On
retrouve ici les « yeux gris pâle » de Perle, et le
trio du père étrange et des sœurs de
Je
Reviens, mais saisi dans la distance d’un
observateur étranger, comme si la romancière revivait d’une
manière objective l’angoisse de ce qu’elle avait pu
éprouver, enfant : le jugement négatif d’une vision
critique des autres. Le couple des sœurs coupées de la bande
d’enfants joyeux est bien l’obsession centrale du récit de
2003. Le travail d’écriture comme traitement et levée de ce
fantasme paralysant du passé est une fois de plus explicite dans ce
récit. Plus révélateur enfin est la métamorphose du
grand-père invalide qui, au terme de l’aventure, se révèle,
comme Corbillot et le proviseur de Qui
veut tuer l’écrivain ? un joyeux
plaisantin, maître d’illusion passionné d’informatique.
C’est lui qui explique l’énigme conférant au château
son mystère, énigme due à son ancien propriétaire qui avait
« l’esprit aventureux de l’enfance » (p. 124).
C’est ce grand-père aussi qui a continué à feindre la
maladie pour échapper à la tyrannie de sa femme ! Et la
narratrice de souligner : « Il se mit à rire d’un
petit rire de gamin qui a joué un bon tour. » (p. 123) Des
adultes qui se comportent comme des enfants, dans un parti pris romanesque qui
remonte à monsieur Pickwick de Charles Dickens : voici un ressort
sûr du comique auquel Marie Saint-Dizier n’hésite pas à
s’adresser et qui, en 1997 précisément, a pu entrer en compte
dans le choix du jury des jeunes lecteurs du Prix
Chronos.
IV.
Les fondements du
rire
L’art
du portrait
Ce ressort
s’applique autant aux personnages de
Je Reviens
qu’à la tante Qui de Pourquoi
pas perle ? , dont les bizarreries
d’élocution et de comportement sont soulignées d’un trait
paradoxal :
« Pourquoi
cette obstination à changer tous les « gue » en
« que » ? Parce qu’au caramel mou, elle
préfère le nougat sans crainte de se casser les dents. Ah, parlons-en
des dents de tante Qui ! Si tranchantes qu’elles lacèreraient un
bifteck saignant, si énormes qu’on jurerait qu’elle en a
cent ! Si l’une tombait, il en repousserait une autre
sur-le-champ » (p.
25)
Le
grossissement comique, l’exagération plaisante, le gros rire du
burlesque et du non-sens, voilà qui nous ramène aux débuts de
Marie et à sa collaboration avec Raymond Farré et à un type
d’humour analysé dès 1987 dans
Du jeu, des enfants et des livres
(7), en le mettant en relation avec
l’affirmation de Bergson qui en 1900 reconnaissait dans ce
procédé « l’effet du mécanique plaqué sur du
vivant. » Revenant à la méthode annoncée plus haut,
contentons nous de citer une partie du texte de 1987 à propos de l’un
des livres de Marie-Raymond Farré (les lecteurs non avertis se demandaient
alors si ce prénom cachait un homme ou femme. Mystères de la
collaboration !), et dans laquelle on pouvait
lire :
« Dans
L’incroyable Secret de Bobby
Boulon (Toboggan Hachette,1979),
l’héroïne Géraldine a dix ans et connaît des aventures
si extraordinaires que chacun pense qu’elle raconte « des
bobards ». Bientôt l’arrivée d’un nouveau lui
donne à l’école l’occasion d’exercer son goût
des « farces et attrapes » : cet enfant, Bobby Boulon,
manifeste un sens du raisonnement logique hors du commun et un amour des
machines surprenant. Mais Géraldine apprend bien vite que deux boutons,
l’un rouge, l’autre vert, règlent les réactions de son
organisme : il suffit de tourner le premier pour introduire un grain de
folie dans sa conduite, alors que l’autre la tempère. Bobby est un
« génie » - en fait un simple
androïde… »
Et
l’analyse de conclure, à partir des ambiguïtés du point de
vue dans ce récit de science fiction, au constat d’un humour
fondé sur la déroute du
« mécanique » :
« La
vie s’imposant à la raideur de la logique et la dissolvant, tel est
bien le dénouement heureux recherché par la verve des deux auteurs en
collaboration. » (p.
154)
Une stratégie narrative
identique commandait aussi Qui sont les
amis d’Ariane ?, récit jouant
sur la confusion entre la fillette et l’araignée, et, d’une
manière légèrement différente à travers
l’exploitation d’autres types d’ambiguïtés dans les
autres récits de Marie-Raymond Farré ;
Papa est un
ogre (Gallimard, 1983),
Mon maître d’école est le
yéti (Gallimard, 1984),
Mon oncle est un
loup-garou (Gallimard, 1985), dans lesquels se
joue un festival de l’humour plus amène que celui de Tomi Ungerer,
mais tout aussi incisif. La confusion des noms des auteurs exerçait encore
son ascendant négateur sur l’écriture de la femme qui acceptait
de disparaître sous l’ambiguïté d’une signature
androgyne…
La complicité
de l’illustrateur Amato Soro :
Sacrée
famille !
Il
faudrait accorder ici une place particulière à Amato Soro
d’origine sarde, qui illustra ces trois derniers albums et à qui est
dédié Je
Reviens avec la formule : « A
l’unique Amato ». L’artiste qui a illustré, de
même, des guides de géographie, mais aussi
Devine qui vient goûter
(1990),
J’écris mon premier roman
policier (1999) de Marie, le récit
Doudou 1er
de Claude Gutman (Rouge et Or,1989) et des textes d’Henriette Bichonnier,
se distingue par la générosité de son trait vigoureux, par une
expressivité très à l’italienne (il a pratiqué aussi
la commedia
dell’arte). Il était le collaborateur
idéal pour rendre les effets recherchés par les écrivains et
apporter un soutien affectif à l’enfant lecteur. Le retournement de
l’humour, on le constate, est d’autant plus appuyé que la
menace pesant sur les héros est la plus lourde et l’univers de
Marie-Raymond Farré révèle bien la malice nécessaire à
cette libération.
Dans les images
réalisés pour illustrer
Ventripotame et
Colégram (Gallimard, Folio benjamin, 1986)
des mêmes auteurs, Amato Soro excelle, comme le notait aussi
Du jeu, des enfants et des
livres, à exprimer « le poids des
monstres qui doit tomber pour qu’éclate la joie de vivre »,
à rendre de même les « chimères capricantes »
et les « sauts et rebondissements » du Colégram, enfin
« les fusées verbales et les jaillissements d’un
« rythme poétique endiablé ». Une assurance
identique perdure dans les images faites pour
Doudou
1er, où les gambades finales du lapin perdu
et retrouvé sont à mettre en relation avec les expressions diverses
des visages d’enfants hilares et bien plantés : des enfants du
peuple qui ont la solidité des personnages de Carlo Collodi sans en avoir
l’agressivité, ni la frénésie. Nul doute que, une fois la
relation établie par un premier album, ce soutien affectif de
l’illustrateur n’ait agi sur les textes réalisés ensuite
par Marie et Raymond Farré.
Mais
les œuvres les plus réussies d’Amato Soro sont certainement
celles qui sont les plus personnelles : la série des
« livres-jeux » réalisée en 1988 pour les
éditions Syros, Attention,
école !,
Sacrée
famille et
Bizarre.
Dans ces albums sans texte, la surprise réside dans la lecture de
l’image et repose sur le dépliement de chaque page qui, en
révélant une autre image cachée, confère un sens
imprévu, et souvent choquant et scandaleux, car rigoureusement contraire
à celui qu’exprimait la scène première
représentée. Ainsi dans
Sacrée
famille qui est un peu comme le
dévoilement, grotesque et réjouissant dans son emphase excessive, des
mécanismes secrets qui commandent l’univers de Marie Saint-Dizier, on
peut par exemple voir sur une image une mère en train de donner à
manger à son fils assis dans sa poussette ce qui paraît une banane.
Hélas ! En dépliant cette page, on s’aperçoit
qu’elle est entrain de commettre une fatale erreur : ce qu’elle
tenait en réalité est un biberon dont elle verse le contenu dans le
réservoir de sa voiture, alors que l’enfant est en train de
téter le bout du tuyau de la pompe à essence où elle vient de
s’arrêter ! Plus loin, un garçon d’apparence
tranquille masque une horrible famille dont deux jumeaux difformes se partagent
la moitié monstrueuse de son visage. Ainsi le lecteur est-il atteint au
plus vif de lui-même par un humour décapant qui vise les points
sensibles de l’imaginaire familial
contemporain.
Pour terminer, nous ne
passerons pas sous silence l’illustration qu’Amato Soro a offerte
à l’Institut International Charles Perrault pour l’anniversaire
de ses dix ans : sur un vaste rouleau de papier ocre, on aperçoit un
éléphant au corps trapu et rondelet, au regard illuminé, assis
sur une sorte de siège balançoire planant au milieu des nuages.
L’animal, Nils Olgersson d’une nouvelle espèce, est
emporté par un oiseau qui vole à tire d’aile. Image sublime
d’un grotesque qui est celui de l’élévation de la chair
pesante hissée sur les hauteurs et tendant à la béatitude. La
scène nous suggère que le mouvement de la balançoire, renouvelant
l’énergie du berceau, annonce l’envol d’une
éternité qui ici déclare le bonheur d’un merveilleux
cadeau : celui de l’être au
monde.
Les complicités de
Beatrice Allemagna
Il fallait toute
l’innocence maîtrisée et la fraîcheur de Beatrice Allemagna
qui a réalisé la couverture de
Je
Reviens, une image montrant la multiplication
des doubles, effigies identiques à têtes de poupées de porcelaine
dont la différence se lit dans la simple ouverture d’un regard, pour
illustrer deux brefs récits de Marie Saint-Dizier destinés aux plus
petits : Comment mon chat m’a
appris à écrire et
Comment mon chat m’a appris à
dessiner (Livre de Poche Jeunesse, Hachette,
2000). L’invention des images est aussi dépouillée que celle du
texte, mais la complicité de l’humour rassemble les deux univers qui
se complètent dans leur ludisme et leur bonne humeur. Des jeux graphiques
composés en commun concluent les livres pour stimuler la sagacité des
lecteurs et conquérir leur
adhésion.
Evaluer?
Mythe et trajectoire éditoriale et
culturelle
Ainsi, avec un ensemble
de publications distribuées principalement entre les éditions Hachette
et les éditions Gallimard, plus librement orientées vers les effets
esthétiques de l’écriture, dans le polysystème
éditorial français (qu’il faudrait réévaluer depuis la
disparition de Vivendi Universal), Marie Saint-Dizier s’est bâti une
figure d’écrivain originale et a gagné la reconnaissance
d’un certain public enfantin ou préadolescent. Le Prix Chronos en
1997 marquait bien la préférence reconnue de celui-ci pour le
récit à la première personne du narrateur enfant, pour le roman
d’aventures, pour le goût du mystère et des secrets de famille
saisis avec une pointe d’humour et inscrits dans la perspective
d’une libération de la petite fille. D’un autre côté,
en concluant son récit autobiographique par le rappel de son désir de
ne devenir « jamais adulte », Marie participait au mythe
auquel se réfèrent de nombreux écrivains (et entre autres,
Colette Vivier) qui déclarent toujours en être restés à leur
onze ans pour justifier et fonder a posteriori leur écriture dans une
proximité affective avec leur lecteur virtuel. Ainsi ce mythe et le jeu des
modèles littéraires d’une époque donnée ont
exercé leur influence sur la conformité de ses récits à
l’horizon d’attente de la littérature de jeunesse.
L’écriture dans Je
Reviens se voulait aussi un transfert de la vie
imaginée, depuis le château paternel jusqu’à ce
château rêvé qu’elle peuplait « des magiciennes,
lutins, hypnotiseurs, sorcières, sirènes de mes livres d’enfants
qui voulaient croire aux chimères » (p.
217).
Nous pourrions encore aborder le
sujet des nombreuses traductions des œuvres de Roald Dahl que Marie-Raymond
Farré ont produites pour Gallimard. Et certes on ne pénètre pas
impunément dans les secrets de
Fantastique maître
Renard, des
Deux
gredins, de
Sacrées
sorcières, de
La Potion magique d’Olivier
Bouillon et de
Charlie et l’ascenseur de
verre : il va de soi que le ton
grinçant de ces récits n’est pas sans incidence sur la
conception de Ah ! si
j’étais un monstre et de
Mais qui sont les amis
d’Ariane ? publiés en 1980 par
les mêmes, ou sur l’esprit de certaines plaisanteries des comparses
de Mina. L’humour du romancier si typiquement anglais a irrigué
l’imaginaire des deux écrivains français et les a même mis
dans la position d’une certaine avant-garde en leurs débuts, mais cet
échange n’a pas incité Marie à introduire dans ses
fictions, (si l’on omet Les
aventures de Papagayo ) un dépaysement
autre que celui qui oppose Paris à la province (Gascogne ou Bourgogne). Les
démêlés avec l’image du père, on l’a vu,
exigeaient un règlement préalable et la poursuite d’une
formation qui consistait à élaborer une image de soi plus consciente,
à travers un dialogue tacite avec le destinataire de ses œuvres,
principalement le lecteur enfantin. Marie Saint-Dizier s’est donc
dégagée du masque burlesque d’Ariane, une sorte
d’araignée anthropomorphe aux amis toujours porteurs d’une
inquiétante étrangeté... Puis, plus tard, des travestissements
non moins bouffons qui transparaissent dans les mémoires de Rosino, le
cochon (1997) ou dans les aventures d’une chienne. Et dans
Je
Reviens, elle est parvenue au conte-clef
fondateur sur lequel s’articule, comme dans un scénario
présenté par Eric Berne dans Des
jeux et des hommes
(8) :
« La petite sirène » d’Andersen qui inspire le
conte entrepris par Nanette, « Les sirènes vertes »
mettant à mal de rudes matelots à figure
d’animal… » (p.
79)
En revenant à son passé
toulousain, l’écrivain referme donc une boucle, réaménage
ses origines et émerge dans un nouvel horizon d’attente. Passant
d’un terme marqué par la dominance du masculin Autre, comme Aurore
Dupin a d’abord été Jules Sandeau, puis devenant Marie
Farré, de même qu’Aurore a estompé la première emprise
en devenant J. Sandeau, la signature finale de Saint-Dizier confirmée par
le récit autobiographique a ramené au premier plan la lignée
paternelle, l’enracinement dans le terroir et le ressourcement à la
complexité de l’enfance. Un tel retour est affirmation de soi et
prélude d’une nouvelle ouverture, car la gageure réside ici dans
l’art de ne pas se prendre au sérieux et de maquer ses exigences
formelles. La présentation du charlatan dans
Le télépathor entend
tout ! était déjà la mise en
scène excentrique de ce talent : un jeu de divination et de
magnétisme (ouvertement truqué !) qui n’était pas sans
souffrance, puisqu’il se déroulait dans la rue des Martyrs. Mais elle
appelait une autre démarche fondant le rire dans la musique et dans
l’exploration d’une mythologie personnelle : patiemment
tissé, le fil d’Ariane de l’écriture romanesque a conduit
à Pénélope, à Sophie, puis à Nanette, de même, on
l’a vu, qu’Aurore amenait à Diane : de château en
château, de genre en genre, un déplacement littéraire a rendu
possible une construction du Moi qui inscrit virtuellement le sujet dans un
autre avenir à partir des forces mythiques du
passé.
Jean
Perrot
Notes
1)
Christine Delory-Momberger, Les histoires
de vie. De l’invention de soi au projet de
formation, Paris : Anthropos, 2004. p.
241.
2) Michel Picard,
La lecture comme
jeu, Paris : Les éditions de Minuit,
1986.
3) Christine Delory-Momberger, op.
cit., Ibid., p. 213-214.
4) Ibid., p.
231-233.
5) Jean Perrot (sous la
direction de), Musiques du texte et de
l’image, Paris : Centre national de
Documentation Pédagogique, 1997.
6)
Jean Perrot, « Contes et chocolat : Plaisirs de
Versailles/Plaisirs d’Eaubonne »
in Jean
Perrot (sous la direction de.)
Tricentenaire Charles Perrault. Les grands
contes du XVII° siècle et leur fortune
littéraire, Paris : In Press, 1998,
pp. 377-387.
7) Jean
Perrot, Du jeu, des enfants et des
livres, Paris : Les éditions du Cercle
de la Librairie, 1987.
8) Eric Berne,
Des jeux et des
hommes (1964), traduction française,
Paris : Stock, 1975.
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