ECRIRE AUJOURD’HUI (III)
Ecrire avec le bleu des mers du sud (1)


Claudine Jacques :
l’avant-garde est en Nouvelle-Calédonie

« … mais il me semble qu’elle a compris
l’essentiel : mon soutien
indéfectible à la liberté et ma pugnacité. »
L’âge du perroquet-banane. Parabole païenne. (p. 219)


La double culture néo-calédonienne : centre ou périphérie ?

Le petit roman de Claudine Jacques, K@o.nc ou le vrai voyage de Clara illustré par de superbes gravures de l’artiste mélanésienne Paula Boi et publié en 2001 dans la collection « Moustik qui vole » par les éditions Grain de Sable et le Centre de documentation pédagogique de Nouméa en Nouvelle-Calédonie ne paie pas de mine et pourra passer, aux yeux des non-initiés, pour une fiction trop directement pédagogique. Il n’en est rien et l’œuvre qui nous vient de si loin mérite de figurer, comme L’âge du perroquet-banane. Parabole païenne, le dernier roman pour adulte de l’écrivain, parmi les réalisations les plus denses de l’avant-garde contemporaine : sous son apparente innocence, elle cache une redoutable connaissance de la mythologie Kanak redoublant les figures de la mythologie grecque (d’où, certainement, résulte un certain hermétisme) et, dans sa brièveté, la parfaite maîtrise d’un récit palpitant et secrètement engagé qui associe les formes du conte aux ressources offertes par la manipulation des nouvelles technologies. Neals, le jeune héros de l’aventure qui « surfe sur le net » avec Clara, et qui « rêvait de courir les mers avec Jason à la recherche de la Toison d’Or », ne vogue-t-il pas au début « sur le net, toutes voiles dehors, avec Clara en proue » (p. 10), et ne va-t-il pas s’employer sauver son amie de périls insondables ? Et le dieu « Poséidon, maître des mers et détenteur de la pluie et de la sècheresse, capable de déclencher les tremblements de terre et les raz-de-marée », n’a-t-il pas pour rival les forces occultes de l’imaginaire mélanésien qui font que « c’est en touchant les taros géants que l’on provoque la foudre et les éclairs » ? (p. 7) Interrogations qui nous laissent mesurer déjà l’originalité de l’initiation imposée au hardi lecteur capable de pénétrer les arcanes d’une culture double.
Car, marquée aussi par la conscience des enjeux de la société traditionnelle en pleine mutation, et dans laquelle l’inégalité menace les Kanak, les femmes (soumises encore parfois aux mariages imposés) et plus particulièrement les filles, cette fiction devrait être dans notre article l’occasion d’un voyage instructif dans l’autre hémisphère, vers ce que nous appellerons une « île de la Résistance », l’antithèse involontaire de « l’île de la Délivrance » d’Alexandre Jardin examinée dans une précédente chronique au mois de mai. Une île doublement virtuelle et fictive, mais correspondant à un Territoire, bien réel celui-ci, où, fixé par les accords de Nouméa du 8 novembre 1998, le vote de 2018 décidera du destin de peuples différents, Kanak et Caldoche, qui, soit se sépareront à jamais dans une nouvelle Apocalypse, soit partageront un destin plus paisible. Et c’est à ce but que travaille ouvertement « l’Avenir ensemble » (termes qui désignent aussi le nouveau parti qui vient de gagner les élections sur « le Caillou » en mai 2004 et qui, avec son nouveau gouvernement présidé par Marie-Noëlle Thémereau, a mis fin au « règne » du néo-gaulliste Jacques Lafleur, président du RPCR, Rassemblement pour la Calédonie dans la République, majoritaire depuis vingt-sept ans). La situation sociale de l’île est marquée par un important exode des jeunes vers Nouméa, par un fort taux de chômage qui menace plus nettement les Kanak déracinés et par le contraste entre une région urbaine industrialisée et une « brousse » où la population rassemblée en « tribus » au mode de vie traditionnel, et parfois encore dans des conditions misérables, ne tire parfois des ressources suffisantes qu’en servant de main d’oeuvre dans l’exploitation des mines de bauxite (et l’on connaît peut-être le litige qui a conduit le nouveau gouvernement élu en mai à reconsidérer l’accord attribuant une nouvelle mine à un groupe canadien) et de nickel (les industriels chinois viennent cette année de passer une volumineuse commande de ce métal indispensable à la fabrication en forte croissance de leurs aciers de qualité). D’où la forte tentation de développer encore ces mines dont l’île porte les coutures à ciel ouvert, avec ses lagons pollués par la latérite mise à nu et que charrient les eaux de pluie. Comme le déclare un ouvrier de la « parabole païenne » de Claudine Jacques : « Ils ont fait venir des étrangers pour abattreles arbres, les déraciner et les pousser à l’eau. C’est là que tout a basculé. L’eau des sources est devenue rouge, rouge comme la sève des sang-dragons. » (p.54)
D’un autre côté, l’île, avec ses paysages, son climat, sa faune et sa végétation splendides, est parée de beautés tropicales et attire de plus en plus d’Européens, si bien qu’au vu des enjeux du référendum de 2018, un litige porte sur les chiffres des derniers recensements : la population dont les « métissages » ont diversifié les belles apparences, a-t-elle bien les pourcentages, attribués aux différents groupes : Mélanésiens (44, 1%), Européens (34, 1%), Tahitiens (2,6%), Indonésiens (2, 5%), Vietnamiens (1, 4%), Vanuatans (1,1%) et autres, comme le journal Le monde l’indiquait dans un article du 24 août 2004 ? Un changement culturel apparaît, en tout cas – et le travail d’édition du CRDP de Nouméa pour la promotion de la culture kanak, comme le début de publication d’albums en langues locales (Ciixa ma ciibwi, Création Grain de Sable, 2004) commandées par la Province Nord de l’île, dont le président Paul Néaoutyine dirige aussi le Palika (Parti de Libération kanak) le montrent – annonçant que l’avenir est ouvert…
Notre voyage, néanmoins, ne sera pas seulaement culturel et social, mais aussi littéraire, à travers l’examen de certains motifs narratifs par lesquels se renouvelle et se transforme l’imaginaire des créateurs s’adressant aux enfants en ce début du millénaire. Nous avons, en effet, affaire avec les romans de Claudine Jacques à une littérature millénariste, au sens où un « avenir lumineux » (celui du bleu du Pacifique et des mers du Sud), malgré l’effondrement généralement proclamé des idéologies, est encore considéré comme possible. Cette oeuvre nous montre d’abord comment la littérature de jeunesse offre la révélation, en creux, des angoisses et des fantasmes qui hantent une société tout entière et qui s’expriment ouvertement dans la littérature pour adultes ; elle en offre ensuite le flamboyant contrepoint. Avec son dernier roman de littérature générale, L’âge du perroquet-banane. Parabole païenne publié par les éditions de Nouméa, L’Herbier de feu en 2003, Claudine Jacques place sa réflexion dans la lignée de celle d’Hannah Arendt (« Partout où une civilisation réduit à son degré minimum l’arrière-plan de la différence, elle finit par se pétrifier. », p. 75) et du postmoderne V.S. Naipaul (« Si nous n’y prenons pas garde, Bientôt, il ne restera que le vide pour survivre. », p. 169). Eloge de la différence et d’une maîtrise du futur, sa littérature est donc de survivance dans la diversité d’un monde qui a aboli toute notion de centre, qui nous renvoie les vérités de la « périphérie » revitalisée par la communication digitale, comme point de référence incontournable pour toute survie de la civilisation et comme lieu d’intense création littéraire. D’où l’exigence d’une écoute de cette voix qui nous parvient de l’autre côté de la terre et qui devrait être entendue des enfants de l’avenir dans l’émergence de nouveaux réseaux de convivialité.
 
Un voyage virtuel dans « le séjour paisible »
 
Dans K@o.nc ou le vrai voyage de Clara, l’histoire est donc celle de la jeune pré-adolescente de neuf-dix ans, Clara, qui vit « en tribu » et qui appartient à la communauté mélanésienne ; au début du roman, elle vient de perdre sa grand-mère et se trouve désorientée dans ses études par son travail de deuil. Elle est aidée dans cette épreuve difficile par son camarade de classe de CM2, Neals. Les deux enfants à l’école sont membres d’un club d’informatique qui n’introduit pas de distinction ethnique. Un soir, ne voyant pas venir sa camarade qui a été absente dans la journée, et inquiet d’une disparition qui met le village en émoi, Neals prolonge sa séance de travail par une longue veille sur l’ordinateur du club Internet et c’est sur l’écran même de celui-ci que son amie lui apparaît, miniaturisée et aux prises avec divers animaux locaux (lézard, etc), monstres et totems de la mythologie kanak. Neals est-il victime d’une hallucination, ou bien Clara est-elle vraiment passé dans le domaine du virtuel, avalée par la machine, comme les deux héros de Cybermaman, album du même Alexandre Jardin analysé toujours dans le même article du mois de mai dernier ? Le contrat de lecture que seuls accepteront (et apprécieront) les lecteurs pratiquant l’informatique capables de naviguer sur les réseaux de la communication digitale rend vraisemblable cette ambiguïté : dans un voyage, où le fantastique et la science-fiction se mêlent au rêve (« rêve » personnel du garçon, mais aussi « Rêve » au sens du « Dreaming » aborigène, c’est-à-dire d’une fiction mettant le rêveur en relation avec le monde des dieux et des ancêtres), c’est au plus profond d’une « Gaïa » (la déesse de la Terre grecque est directement désignée par le programme que les enfants étudient avec leur instituteur) cybernétique que Clara, dans un avalement rituel, part à la recherche de son aïeule défunte et risque de se perdre « dans la mangrove mystérieuse des réseaux. » (p. 21) et de périr, victime de « l’Ogre des disques durs ». Elle parvient à ce pays, après être tombée, petite Alice mélanésienne, dans « le chaos d’avant l’Ordre, au début du Tout » (p. 29)jusqu’à l’arbre qui est la porte du monde des morts : un vieux banian (arbre qui est la porte du monde de l’au-delà dans la mythologie kanak).
Au terme de plusieurs épreuves dans le monde virtuel(dont la plus significative est celle qui la montre enserrée par des lianes d’un mystérieux pouvoir naturel), Clara, triomphant des obstacles sous le regard inquiet de Neals qui la surveille sur l’écran, parvient au lieu où se trouve son aïeule, « Le séjour paisible » (c’est le titre d’un chapitre du livre), le « Pays des Morts » de la culture kanak :
 
« Clara se retrouve en plein jour au bord de la mer, sur une île plate de sable blanc, blanc comme un gâteau d’igname.
Tout est bleu devant elle, le ciel, l’eau, les poissons qui sautent dans des filets d’or et d’argent tressés par des libellules. Elle se repaît un instant de tant de transparence, puis délaisse l’océan et se retourne, encore éblouie, ves la terre.
L’appelle le vert sombre d’une forêt de taros géants, plus haut que les plus hauts des pins colonnaires, sous la clarté magique de la ronde veilleuse somnambule qui tourne le dos au soleil :
« C’est ici que sont mes origines, songe Clara, lieu de séjour paisible, de la clarté à l’ombre, soleil et lune ensemble, sable et eau mélangés, ignames sèches et taros d’eau. » (p. 56)
 
     Reléguant au second plan le contexte des mythes grecs du programme scolaire, la mythologie kanak est convoquée ici sous le signe du féminin pour exprimer le rituel d’une initiation idéale effectuée à travers l’expérience de la totalité que représente la « rencontre des contraires » de la « pensée primitive « (au sens lévi-straussien du mot) dans un cadre faisant jouer tous les codes significatifs de la culture kanak. Ceux-ci se répartissent dans un ordre décroissant qui fait passer le lecteur du code sensible immatériel de l’être (« de la clarté à l’ombre ») au code cosmogonique (« soleil et lune ensemble »), puis au code géologique (« sable et eau mélangés ») et ethno-économique (« ignames sèches et taros d’eau »). De plus, c’est l’initiée, elle-même, qui pratique l’analyse des significations accordées aux catégories sensibles de l’imaginaire. On s’aperçoit ici que cette description énigmatique, dont aucun élément n’est gratuit, implique une participation vigilante du lecteur. Il faut avoir une certaine connaissance de la mythologie kanak pour savoir que l’igname est le symbole du masculin et le taro celui de la femme et plus encore que les « pins colonnaires », aux formes élancées comme ces cyprès qui, en Grèce, poussent près des temples, sont plantés près des lieux sacrés (seuils de chefferies ou de sépultures).
Parvenue en un lieu où « le temps n’a plus cours », Clara est conduite jusqu’au « balassor » (étoffe de grand deuil faite d’écorce battue) de sa grand-mère par une tourterelle, animal dont le symbolisme s’instaure en antithèse avec l’oiseau mythique de la Nouvelle-Calédonie, le cagou, « au cri d’aboi » (p. 31) et qui ne peut pas voler. La tourterelle, elle, incarne la douceur et la légèreté et comme le déclare l’aïeule, elle-même, elle est le témoignage vivant d’une communication permanente entre le monde des morts et celui des vivants. Clara reçoit cette assurance de sa grand-mère même :
 
Mon cœur palpite dans sa poitrine. Je suis avec toi dans chaque tourterelle. Et dans la brise et dans le vent. » (p. 57)
 
     Après ces mots d’assurance et de réconfort, l’aïeule qui affirme que la « connaissance » est dans l’enfant, peut relancer le cycle de la vie : « Va, ils t’attendent de l’autre côté des nuages. Monte sur l’indigo de l’arc-en-ciel qu voici et traverse le rideau du temps » (61) L’extase dionysiaque se confond ainsi avec le ressourcement dans la force matrilocale et matrilinéaire. L’exhortation est soutenue de toute l’emphase de la rhétorique baroque, en pleine conformité avec une tradition
 
     L’initiation s’apparente ici à une élévation poétique et à un « triomphe », au sens où l’employait le XVII° siècle. De fait, le parcours qu’a suivi Clara l’a parfaitement qualifiée : il a aussi permis à la narratrice de nommer une grande partie des plantes symboliques qui balisent l’aventure du héros initiatique du « Chemin kanak » dont le Centre Culturel Tjibaou de Nouméa offre aux touristes la mise en scène avec des personnages vivants et une description minutieuse des plantes sacrées :
 
« La tourterelle est revenue, elle sautille et volette devant Clara, la conduit sur un chemin qui serpente au travers des crotons écarlates, de bananiers chargés de fruits mûrs, de cordylines pourpres, de pommiers en fleurs… » (p. 56)
 
     On aura remarqué l’ajout du pommier qui pose la note caldoche sur le décor des plantes endémiques. Et il faudrait faire ici le décompte de toutes les fleurs évoquées, depuis celles, odorantes, du frangipanier, que les femmes arborent sur l’oreille, jusqu’à celles qui composent les couronnes offertes aux invités. Dans un de ses récits de littérature générale, L‘homme –lézard (HB éditions, 2002), Claudine Jacques aussi prête à son personnage Kanak de la brousse, la jeune Mandela attirée à la ville par des « mirages autrement plus fascinants », une émotion particulière au souvenir du lieu de sa naissance, un lieu qui correspond à celui que Clara vient de traverser :
 
« Elle songeait alors à la tranquillité de la tribu, là-haut dans le nord, à la brise de terre berçant les palmes et caressant la peau, au doux roucoulement des notous dans la brume, au cri des roussettes, à leur envol souple et lent dans le ciel mauve, à la case fumante. » (p.50)
 
Par sa fiction, Claudine Jacques renouvelle et transforme donc la vision d’un lieu idyllique qui, le plus souvent, était placé sous le signe du masculin par les conventions de l’Occident culturel. On pense ici, par exemple, à la littérature de jeunesse du dix-septième siècle écrite explicitement pour un enfant royal, et à ce « pays d’Oasis » que déploie Termosiris, le prêtre d’Apollon dans Les aventures de Télémaque, de Fénelon destiné à l’apprentissage du duc de Bourgogne, le petit-fils de Louis XIV, le Roi-Soleil. La référence à la Grèce antique, pays d’un pays d’un bonheur naturel, et à ses beautés champêtres, inspirait aussi le « rêve de l’âge d’or » de Claude Lorrain, ce tableau Acis et Galatée aperçu au musée de Dresde et évoqué par Dostoïevski dans Les Possédés, L’adolescent et dans Le rêve d’un homme ridicule. Comme le déclare Versilov de L’adolescent, ce que l’on voit décrit alors, c’est « comme dans le tableau un coin de l’Archipel tout en ayant l’impression que le temps était revenu trois mille ans en arrière, des flots bleus, caressants, des îles et des rochers, des rivages fleuris, dans la lointain la magie du panorama et l’appel du couchant… impossible de rendre cela en paroles. C’était l’humanité européenne qui se souvenait de son berceau et cette pensée emplit mon âme d’un amour filial. C’était le paradis terrestre de l’humanité : les dieux descendaient des cieux et s’apparentaient aux hommes. Oh que les hommes étaient beaux alors ! »
 
Ce rêve d’un avenir lumineux, répétition d’un Bleu antique, a inspiré, on le sait plus d’une utopie et plus d’un philosophe. Curieusement, il évoque aussi ce mélange d’eau et de terre qui caractérise le décor même de la maison dans laquelle Claudine Jacques travaille et où elle a imaginé l’univers cybernétique de K@o.nc ou le vrai voyage de Clara On aura observé aussi que les personnages de ce dernier récit sont des Acis et Galatée en puissance, plus que des Paul et Virginie, autres héros d’une palingénésie insulaire de l’île Maurice de Bernardin de Saint Pierre. Convergence des imaginaires. Mais le monde idyllique du Pacifique cybernétique est habité par une autre sorte de Polyphème…
 
L’homme-lézard (2002) et l’exigence de l’artiste

Clara, en effet, rencontre aussi des êtres étranges dans sa descente dans les profondeurs : un lézard à langue jaune, Triple-Visage, Titan le Sauvage (le fils de Gaïa) et plus loin, Khira Noctula, la reine des roussettes, ces chauves souris fructivores qui surprennent le touriste par leur taille et leur nombre dans les pays du Pacifique. Le premier est un auxiliaire magique qui aide l’enfant dans sa descente dans le monde des Morts et le mythe de Téà Kanaké dont les éditions Grain de Sable et le Centre Culturel Tjbaou viennent de publier une superbe version de Denis Pourawa en 2003, nous a appris, dans une récente chronique, que « l’homme-lézard » dans la mythologie paici est une des formes premières de l’homme. Dans le roman de littérature générale de ce titre publié en 2002, Claudine Jacques qui s’appuie sur le livre d’un autre auteur calédonien Louis–José Brabançon, La terre du Lézard, et sur les travaux de l’ethnologue Maurice Leenhardt, raconte l’histoire de Enok, jeune artiste kanak, échoué dans un des bidonvilles de la grande ville de Nouméa (qui compte près de 80% de la population de l’île), mais qui s’était distingué auparavant en sculptant une remarquable sculpture représentant cet être fabuleux, auquel il s’identifie. Le jeune homme, toutefois, a succombé à la drogue et pense avoir commis un meurtre, un soir dans l’inconscience de l’ivresse : celui de « Bellimage, l’ivrogne, l’incestueux, le profiteur de femmes ivres, le braconnier sexuel » (cet homme n’est rien d’autre que le père de Nassirah, autre jeune fille kanak que Enok aime). Et lorsque l’« ami » de celui-ci, Lewis, lui déclare : « Tu bois, tu fumes, tu t’emboucannes le corps et l’esprit », il répond : « J’ai l’impression que je paye déjà, que le lézard est… en moi. Qu’il ne me lâchera plus. » (p. 175)
L’histoire, d’un optimisme un peu volontariste, montre qu’Enok, après cette crise morale dramatique est paralysé après avoir reçu une balle lors des affrontements entre tribus de Saint Louis, et parvient pourtant, par un effort de volonté et avec l’aide de Nassirah, à sortir de la gangue symbolique, comme la statue du lézard du mythe est extraite du bloc de la pierre, et est devenu un authentique artiste. En l’amenant à lui faire déclarer à la fin « Et puis j’ai sculpté mes rêves » (p. 227), Claudine Jacques n’a fait que transposer dans le domaine de la sculpture une phrase extraite de Chroniques du Pays Kanak de Paula Boi, l’illustratrice de K@o.nc ou le vrai voyage de Clara mise en exergue du chapitre XXV du livre : « J’ai donc commencé à dessiner mes rêves… » (P. 177) Dans ce pays de tradition orale, en effet, l’expression artistique a toujours été le fait des sculpteurs, comme en témoignent les pétroglyphes et les sites de gravures rupestres datant de plusieurs millénaires et les chambranles de portes de cases, et des arts populaires et non de l’écriture. D’où une difficile mutation vers la galaxie Gutenberg, mutation contrariée par les désordres de la société contemporaine que L’homme-lézard enregistre : inceste et viol commis contre les filles, violence des hommes entre eux. Violence peu canalisée qui amène parfois les voisins à échanger des « coups de pétoire » pour une poignée de litchis, ces savoureux fruits débordant au-dessus d’une barrière…
Enok, de plus, est sorti lavé de l’ accusation de meurtre lorsque son « ami » Lewis, appelé aussi Siwel et Tash, l’homme aux trois visages (trafiquant et fournisseur de drogue, propriétaire ambitieux, héritier d’une station (ferme) qui lui promettait un avenir confortable, enfin séducteur considérant la femme comme sa propriété), reconnaît avoir commis ce crime avant de se suicider. Le roman, L’homme-lézard consomme donc l’expulsion de cette peau rugueuse d’un totem révélant les dangers qu’encourent les héros modernes dans leur conquête de l’autonomie expressive. Nous dirons donc que ce stade (la rencontre du lézard, de Triple-Visage et du violent Titan) est celui que traverse Clara dans son « épreuve principale » (dans la perspective de l’analyse sémiotique de A.G. Greimas) : celle qui oppose le héros ou l’héroïne à la « nature » sauvage et au sexe non légitimé, éléments contraires à la marche vers la culture. Inutile de préciser que les réalités sociales concrètes de ces obstacles ont été occultées dans le récit pour enfants à travers la symbolique hermétique des images ; on ne craindra Triple-Visage que lorsqu’il montrera son aspect inquiétant,« la frange bleue du visage triste. » (p. 38)
Une autre nouvelle, « L’alibi », publiée dans un recueil très accessible à des lecteurs adolescents, Nos silences sont si fragiles ( Collection Esprit des Temps des éditions Grain de Sable (2001), donne d’ailleurs le versant plus réaliste de ce genre de danger menaçant la jeune kanak qui est au centre des préoccupations de Claudine Jacques : dans ce texte pathétique, Joseph, un jeune adolescent qui accepte d’être l’alibi de son camarade accusé du viol d’une toute jeune fille, se rend compte progressivement qu’il a été trompé et se jette dans le vide sur sa moto, emportant avec lui le criminel dans la mort : à l’hôpital où il s’est rendu pour enquête et constater les conséquences humaines de cette violence, pensant à sa mère et à sa petite sœur, il n’a pas pu supporter la vision de la souffrance infligée à celle qui a été « agressée, battue, forcée, violée, humiliée » : « Deux grands yeux noirs dans un visage de petite fille perdue » (p. 94). Claudine Jacques situe son oeuvre dans un projet d’investigation totale des caractéristiques de la société néo-calédonienne : certains aspects, heureusement, reçoivent dans ce même recueil de nouvelles un dénouement moins dramatique comme pour le jeune héros de la nouvelle «  La chasse » ( le chasseur est un personnage clef de la célèbre série de bandes dessinées de Bernard Berger, La brousse en folie). Mais d’une manière générale ce sont bien les dérives possibles de la jeunesse (dans la nouvelle « Tiebaghi « ) ou même directement les affrontements sociaux( « Conflits ») qui apparaissent et plus généralement l’impossibilité de garder le silence (« Secrets amers ») sur ce qui lamine les forces vives de l’existence. L’écrivain est soucieuse avant tout de ce qui, comme l’indique le titre d’un autre ensemble de ses nouvelles publié par les éditions Grain de sable en 200, est « A l’ancre de nos vies »
 
     Pour en revenir à K@o.nc ou le vrai voyage de Clara, c’est en dépassant ce stade des dangers latents de la société néo-calédonienne que Clara peut enfin parvenir à « l’épreuve glorifiante » (toujours dans la perspective sémiotique de A.J. Greimas) dans la rencontre avec la Reine des Roussettes : en répondant aux énigmes de ce « sphinx », incarnation des mystères de la filiation matriléaire, elle obtient la « monnaie de coquillages » kanak (chapelet fait de fines perles taillées, de pendeloques en nacre et de tresses en poils de roussettes, dont Paula Boi a donné un exemple graphique). Cette monnaie lui ouvre définitivement les portes de la culture du clan et l’accès au « panier de connaissance », autre totalité symbolique dont la mort prématurée de son aïeule l’a privée : « un panier » fait d’objets que Paula Boi a représentés dans un montage qui ressemble à un mandala (p. 76) : le banian, la femme, l’eau, l’igname, la jupe monnaie, la monnaie kanak, le coléus, etc
Ainsi le récit pour enfants se termine-t-il sur une victoire et une initiation féminine réussie, rêvée peut-être par Neals qui a suivi l’aventure sur l’écran de l’ordinateur de l’école. Il oppose sa simplicité au scénario plus complexe de L’homme-lézard qui offre aussi en conclusion la vision du triomphe d’Enok, capable de réaliser une sculpture illustrant le bonheur, mais qui s’accompagne encore d’un drame : celui de la mort de Mandela, la sœur du héros culturel, tuée par erreur d’une balle au front par les membres d’une tribu, lors des affrontements de 2001 de Saint Louis (entre wallisiens de l’Ave Maria et kanak ) alors que les jeunes kanak aux prises avec les gendarmes protestaient aux cris de « On vengera Machoro. » (p. 193) La fiction, dans le roman se fondait alors à l’histoire du pays : Eloi Machoro, Ministre de la Sécurité du gouvernement provisoire du mouvement indépendantiste FLNKS présidé par Jean-Marie Tjibaou, fut tué par les gendarmes lors de l’occupation d’une maison, le12 janvier 1985. Et Mandela, au nom révélateur, est sacrifiée par la fiction sur l’autel de cette violence (fait réel emprunté à l’actualité ou pure invention de la romancière ?) . Elle s’était pourtant engagée dans le combat pour les « droits de la femme » et lors d’une réunion avait déclaré : « Je sais ce que représente l’alcool, la drogue, la violence, je veux m’engager avec vous pour les combattre. J’irai jusqu’au bout. » (p. 149)
 
« La crainte de disparaître avant le retour du Bleu m’obsède. »
 
C’est jusqu’au bout qu’ira la bibliothécaire qui écrit cette phrase au début du roman (p.18), l’héroïne et première narratrice du roman publié par Claudine Jacques en 2003 : L’âge du perroquet–banane. Parabole païenne, en effet, recourt à de multiples mythes mélanésiens, non pas pour se les approprier, mais pour en faire une lecture discursive, et les inscrire, comme les mythes grecs et kanak dans K@o.nc ou le vrai voyage de Clara, dans une confrontation et une dialectique appelant une échappée hors d’un monde de l’horreur et du désespoir contemporains. La fiction est celle d’une anticipation et nous projette vers l’an 2028, dix ans après une catastrophe qui a mis fin à une civilisation située sur un territoire partagé en trois régions dans lequel le récit nous invite à imaginer ce que pourrait être la Nouvelle-Calédonie, après le référendum d’autodétermination de 2018. Le bouleversement au départ, n’a pas été politique, mais tellurique sur le mode d’un mythe des Bemba de Zambie raconté par le petit-fils de la bibliothécaire et dans lequel le monde au départ n’était qu’une étendue de boue. » (p. 31)
Mythe de création du monde donc fondé sur le dépassement de la vision initiale d’un monde désolé par l’arrivée d’un dieu descendu du ciel et créateur, vision qui sera redoublée dans une série de variations les plus diverses des mythes du Pacifique rapportés par « le Gardien des légendes », Melanëng, maître de la mémoire collective de la civilisation orale. Celui-ci est d’abord un maître d’ombres et de métamorphoses exceptionnel dont rend compte son langage dans la perception du narrateur de Claudine Jacques ; il se caractérise par une sorte de ferveur poétique dans une série d’échos se répondant de mythe à mythe :
« Jadis, le Gardien des légendes, tremble, feuille au vent, et tirelire, au début des iles de corail … (p. 56)
« Jadis, le Gardien des légendes, a le sourire aux lèvres, il stridule, avant le Grand désordre … (p. 65)
« Jadis, craquette-t-il, et nous frémissons d’aise, jadis avant le Grand Désordre.. (p. 66)
« Jadis, le Gardien des légendes, grésillonne, orthoptère des terriers, entre indulgence et déplaisir, au temps d’avant le temps… (p. 78), etc.
 
Ainsi, guidé par ces métamorphoses totémiques, le lecteur aura-il à effectuer un « Chemin kanak » d’une nature bien particulière, depuis la création d’une île (p. 29) jusqu’à celle d’une colline (couverte de bois de fer, arbre magique (p. 66) ou celle du banian, la porte du royaume des morts (p. 67), puis de l’arrivée des femmes en ce monde (p. 85) à celle des « forces magiques et des tabous » (p. 88), etc, etc.
En fait, les « survivants du monde Gris » (p. 22), avec la bibliothécaire, « neuf vieux, neuf très vieux sages » se sont réfugiés dans bâtiment dont la description nous suggère qu’il s’agit de la Bibliothèque Bernheim de Nouméa, avec « les ors et les bois de la grande salle, le plafond en stuc, les vitraux sombres qui diffuseront des couleurs d’arc-en-ciel quand le soleil reviendra. J’y puise ma force dans les odeurs d’encre et de papier… » (p. 20) Isolés dans un monde barbare, les rescapés vont affronter le « troupeau des Etres sans mémoire. » (p. 22). Claudine Jacques explore dans sa fiction des angoisses qui conjuguent, mais sur le mode ironique, la peur ancienne du cannibalisme (le kanak, comme cannibale dans une interprétation dont Didier Daeninckx a fait la critique dans son livre au titre explicite : Cannibale (Paris : éditions Verdier, 1998 ) et celle d’une société qui réserve toujours le même sort aux femmes et aux enfants : « rapt des jeunes filles et leur viol collectif » (p. 23), et ici, dans un excès baroque, mise à mort et consommation des enfants nouveaux-nés atteints de malformations. Cette violence frappera même un ecclésiastique, crucifié et dévoré. Le débat est entre une civilisation du savoir et de l’humanisme avec pour seules armes « la Science des Arts et de la Littérature » (p. 24) et le triomphe de l’instant et des pulsions dans un déni de toute mémoire. Il en résulte une fantasmagorie particulière, d’abord dans l’instauration d’une certaine atmosphère, comme dans cette description de la bibliothèque « avec les petits éclats de ses ferrailles et de ses vitraux . Eclats qui me rappellent en un éclair les mille petits miroirs de connaissance que portent sur leurs couvre chefs certains sorciers d’Afrique. »  (p. 236)
Mais le grand dilemme est celui qui oppose la bibliothécaire à son fils et à son petit-fils acquis aux idées des « êtres sans mémoire » : ce dernier va jusqu’à prononcer les paroles décisives qui confortent la vieille femme dans sa détermination d’une résistance farouche à une nouvelle barbarie, quand il affirme : « Nous n’avons pas besoin du Bleu du Nouveau Monde. Je serai le chef des Territoires, le roi du Monde Gris. » (p.217) Le désir du pouvoir est toujours la source du mal. C’est donc en particulier à propos du respect de la femme que son fils aime que la bibliothécaire sera donc la plus intransigeante : « Libère-la ! Libère-toi ! Libère-nous ! » (p. 219). Et ce sont les mythes racontés par le Gardien des légendes qui orientent le récit vers la recherche d’une lumière qui envahit la bibliothèque au moment où ce dernier décide de regagner le ciel. : « Et comment continuer à tracer un chemin vers le Bleu de nos songes ? >>(p. 245)
De fait la dernière page met la bibliothécaire en face de « l’homme féroce » qui veut la manger, avec, déclare-t-elle, «  l’esprit totémique qu’il croit toujours en moi » :

« Je suis sa proie. Sa proie.
Il ne sait pas qu’il est la mienne et que mon combat continue.
Je lui souris.
Tout n’est pas perdu.
 
C’est ainsi que je prendrai possession de lui.
C’est ainsi que je coloniserai sa mémoire.
C’est ainsi que j’accompagnerai malgré eux, mes fils vers le Bleu » (p. 245)
 
 
Allégorie ou parabole visant à restaurer la confiance pour « chercher le remède à la vie qui s’éteint » (p. 182), L’âge du perroquet-banane. Parabole païenne dont notre lecteur saisira d’autres beautés en cherchant à trouver le sens du titre, est donc un rituel d’initiation qui ne repose pas sur le passé, mais projette le sens des mythes sur l’avenir pour susciter une sorte de divination. Sa lecture oblige encore le lecteur à vivre, en compagnie de la narratrice, une nouvelle descente à travers les racines d’un grand banian, non pas dans le monde des morts, mais vers un monde frelaté : celui des caves de « la secte des Plumes » qui adore une machine étincelante « Katcat » (autre version du veau d’Or) , et où office une étrange et redoutable prêtresse qui cherche à vaincre la mal en composant avec lui. L’Obèse, c’est ainsi qu’elle est appelée, offre l’image d’une monstrueuse maternité souterraine, vénéneuse et grotesque, « cette créature nue qui baigne, accroupie, dans ses plis, couronnée de plumes » , avec « la graisse en écharpe de son large cou, celle de ses bras (qui se met) à s’agiter, son corps entier palpite, tremblote de trémulations et en trépidations… »
Cette descente s’avère un échec, car le petit-fils, cédant au principe de plaisir n’a pas accepté le principe de réalité et de résistance qui seul, aurait pu le sauver et s’abandonne à l’emprise de la « mauvaise mère ». Dans ce cas encore, le livre pour adultes se conclut sur une fin ouverte, sur une non résolution de la quête, en parfaite opposition avec les réussites que Claudine Jacques propose à ses jeunes lecteurs, comme elle l’avait déjà fait dans un autre bref roman pour la jeunesse, Le piège, publié par les nouvelles éditions du Niaouli en 1999.
Dans ce récit, comme dans K@o.nc ou le vrai voyage de Clara, une fin heureuse est accordée sans ambiguïté au lecteur : le leader d’une bande de jeunes garçons, Pierrot, d’origine indienne y est un enfant terrible qui conduit une fille et ses amis, l’un d’origine vietnamienne, l’autre Mélanésien dans une aventure incroyable à travers le montagnes pour sauver de la prison un certain Volta, un homme vivant hors normes, mais proche de la nature. La différence marquante significative n’est pas tant celle qui existe entre les ethnies, mais la jalousie qui oppose Pierrot à son frère aîné dans le cadre des identifications familiales : « Mais cette différence n’est ni un plus, ni un moins. C’est seulement une différence, tu comprends ?, lui dit sa mère. » L’ultime péripétie de l’histoire se conclut par une descente de Pierrot et de ses amis dans une grotte, par un ensevelissement quasi rituel sous du guano de roussettes et d’hirondelles (métaphore d’une mort totémique croisée) et par la découverte des restes d’un oiseau fossile, le Sylviornis neocaledoniae, l’être le plus ancien ayant vécu sur ce territoire, dans une remontée archéologique qui offre le modèle tacite, comme à l’époque de Freud, de l’investigation psychanalytique : le marquage lignager de la différence est constitutif de l’identité. L’endémique (le Sylviornis, comme le cagou, la cordyline ou le niaouli), référence du laboratoire identitaire calédonien, a ses racines totémiques dans la préhistoire. Mais il ne doit pas être « pétrifié », au même titre que la « différence » que défend Hannah Arendt, citée en exergue dans L’âge du perroquet-banane. Parabole païenne : il n’est là que pour être repris que dans la convivialité d’un jeu, ou d’un enjeu plus sérieux, qui implique aujourd’hui les technologies de la nouvelle communication, comme on l’a vu avec K@o.nc: il doit être capable en tout cas de rapprocher les partenaires que l’exclusion pourrait transformer en antagonistes.
 
La Nouvelle-Calédonie, du Rêve à l’utopie : l’ancêtre en cause ou le « génie féminin » du style
 
Devant la répétition des cataclysmes qui remettent en cause les acquis de la civilisation, Claudine Jacques, auteur des Cœurs barbelés de 1998 et co-fondatrice de l’Association des Ecrivains de Nouvelle-Calédonie, paraît le porte-parole d’une nouvelle utopie dont le foyer se trouve à mi-chemin entre un idéal libertaire et une tradition réensemencée par un humanisme qui dépasse le modèle occidental, comme celui des sociétés patriarcales. L’enjeu que nous évoquions à l’instant est bien toujours la femme et la romancière affirme sa fidélité à une longue revendication :
« Nous savons ce qui s’est passé, je l’ai moi-même vécu, j’ai porté dans une extrême jeunesse mon soutien-gorge en étendard dans des manifestations qui hurlaient l’envie d’être libre et respectée. » (p. 81)

    Cet idéal échappera-t-il au joug des nouvelles formes de tyrannie, telles que les incarne le propre petit-fils de la bibliothécaire, qui spécule sur l’amour de celle qui l’aime pour la forcer à obéir à ses fins ? La réalité donne à douter d’un quelconque progrès :
 
     « Et voilà que tout recommence…Les femmes sauvages que nous livrerons aux Etres sans mémoire seront considérées comme des bêtes de somme, des esclaves sexuelles, des serpillières » (Ibid.)
 
     Le schéma structurel de L’âge du perroquet-banane. Parabole païenne est donc exactement l’inverse de celui de K@o.nc ou le vrai voyage de Clara : la bibliothécaire est devenue cette ancêtre, la grand-mère qui détient la sagesse et c’est son petit-fils qui représente un danger pour la jeune fille. Contre cette menace, une seule règle de conduite : l’affirmation d’un amour qui supprime toute barrière, qui se fonde sur le plaisir, comme dans l’épisode où la bibliothécaire âgée rencontre l’ecclésiastique (« il palpe mes seins fanés sous la toile de ma robe… », p.103), mais dans le respect de la libre volonté de l’Autre (« l’écoute, la compréhension, le respect », p. 210) et dans la poursuite d’un bonheur communautaire qui ne soit pas fondé sur l’exclusion. D’où « Le grand Rêve, le voyage, la plante, toutes les images mentales » que recherche un des neuf sages : Abô, dont le nom désigne un Kanak. Et le mythe du Rêve aborigène refait surface dans la parole du Gardien des légendes :
 
« et son sifflement porte en lui l’essoufflement des déserts traversés, l’écho des grottes vides, la quête éternelle, avant le grand désordre ; la mère… voyageait avec ses guerriers .et ses femmes… le long des rivières profondes…jusqu’au lac Mungo…et plus loin encore…pour y laisser… les esprits fertiles de ses enfants… afin qu’ils y créent la vie. » (p.182).


     De nouveau et toujours, l’éternel retour du féminin vers l’eau douce et le long de ces rivières qui, dans un autre mythe impliquant deux sœurs sans mari, devinrent au terme d’un longue épreuve « leurs enfants » (p. 185). Presque une parthénogenèse contre la répétition et la rupture du masculin et du Sauvage.
 
Contre la menace des totalitarismes - ceux que dénonçait déjà Hannah Arendt, comme ceux qui s’annoncent aujourd’hui dans le contexte de l’émergence d’Etats post-coloniaux – la romancière néo-calédonienne, fait valoir les liens que la lutte d’un nouveau féminisme revendique comme garantie des solidarités et convivialités exigées par des sociétés qui seront forcément multiculturelles. Une matrilinéarité inédite, inspirée par le modèle de l’ancêtre femme - la grand-mère, comme détentrice de la sagesse et de la loi d’amour dans l’échange symbolique de la « tribu » - paraît ainsi, à l’heure de la mondialisation, sa réponse aux violences exercées par l’homme, au moment où la conquête du pouvoir aiguise et réactive les tendances à la domination masculine. C’est bien la femme, et la petite fille en particulier, qui sont les premières victimes de la mutation en cours, avec la montée des intégrismes et des fanatismes religieux porteurs de régression culturelle, et la recrudescence des exclusions de l’Autre qu’entérinent les purifications ethniques, que celles-ci s’opèrent scandaleusement à découvert, comme au Darfour, ou se dessinent de manière plus feutrée dans les discours de certains partis indépendantistes.
Dans ce contexte, deux voies sont empruntées par l’écrivain d’avant-garde : la première est le culte d’une gémellité virtuelle qui fait de l’Autre le double de la même famille. J’ai montré ailleurs, comment certaines nouvelles de Claudine Jacques et de Déwé Gorodé, écrivain kanak, membre d’une branche du parti indépendantiste, Vice-Présidente du premier gouvernement autonome calédonien de 1999, chargée de la Culture dans le Congrès qui gère les affaires de la Nouvelle-Calédonie d’après les accords de Nouméa de 1998, dialoguent, et parfois se font écho dans le choix de leurs thèmes et de leurs préoccupations concernant l’avenir de la jeunesse du Territoire (1). Déwé Gorodé qui plaçait en tête de son recueil L’agenda (Editions grain de Sable, 1996), une citation de Malik Fall : « Mon fils, tu n’auras pas la haine au cœur.», n’écrit pas pour les enfants, mais ses oeuvres ont ouvert la brèche qui inspire la nouvelle génération.
La deuxième voie, pour l’écrivain « caldoche » qui porte le poids d’une colonisation dont elle a hérité, est de pratiquer une écriture qui fait de la parole écrite la « chair d’un Nouveau Monde » et d’un « Paradis partagé », un peu à la manière de Colette, saisie dans le regard critique de Julia Kristeva dans sa quête d’une définition du « génie féminin » (2), un génie de la liaison et de l’échange. Il s’agit pour elle, dans cette « interpénétration de la langue et du monde », de dire toutes les beautés d’une nature luxuriante et d’une culture extraordinairement différente de la nôtre par ses mythes et traditions. Et cela, sans aveuglement politique et avec une lucidité exemplaire, dans une forme d’engagement pour un avenir commun avec l’Autre, kanak, tahitien, wallisien ou vietnamien, dépassant les fantasmes de l’angoisse existentielle et la violence psychique subie ou exercée. A l’opposé des Claudine de Colette que Julia Kristeva perçoit essentiellement comme une « païenne », la Claudine néo-calédonienne se caractérise certes par l’absorption sensorielle d’une flore et d’une faune originales où triomphe « l’endémique » (des plantes et des animaux qui n’existent pas ailleurs : qui sait que « le perroquet-banane est un poisson ?), par le brassage des mythes autochtones. Mais sa « parabole païenne » est aussi une saisie à chaud de l’histoire contemporaine sanglante, où la complexité culturelle et l’héritage colonial du bagne créé en 1853 impliquent encore une singularité exceptionnelle du français ; celui-ci est pratiqué comme langue véhiculaire, mais enrichi de toute une série de mots et de formules venues des langues kanak ou d’ailleurs et traduisant l’originalité d’un « melting pot » en pleine ébullition et dont il importe de conjurer les dérives. Le « cannibalisme » des îles du Pacifique dont la mémoire nourrit l’inconscient psychanalytique au stade oral, n’est pas le moindre trait culturel auquel Claudine Jacques recourt dans ses fictions… Loin de céder à la facilité d’une rhétorique de l’engagement qui couperait les ailes d’un style personnel, l’écrivain fonde l’utopie de sa très belle sortie hors de l’ethnocentrisme européen sur une langue inégalable : la littérature qu’elle écrit pour les enfants est partie prenante de cette évolution et la distingue de la plupart de ses amis de l’Association des Ecrivains de la Nouvelle-Calédonie qui n’ont pas encore abordé ce domaine (3).

Jean Perrot
 
Notes
1) Jean Perrot, « Littérature de jeunesse émergente : marginale ou centrale au cœur de l’institution? » in (sous la direction de Sonia Faessel), Les littératures émergentes du Pacifique, Paris : In Press, 2004.
2)  Julia Kristeva, Le génie féminin 3. Colette, Librairie Arthème Fayard, 2002. Réed. Paris : Gallimard (Folio Essais), 2004.
3)  L’Association des Ecrivains de Nouvelle-Calédonie présidée par Nicolas kurtovitch a édité en 2004 un dépliant présentant ses membres. Voir aussi : www.ecrivains-nc.org


Mis en ligne: Mer. - Novembre 3, 2004
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