ECRIRE AUJOURD’HUI (IV)
Ecrire avec le bleu des mers du sud (2)


Le pont et le tsunami :
la magie est dans l’écriture

 


Un terrible événement sépare cet article du précédent consacré à la littérature valorisée par l’imaginaire des mers du Sud : le raz-de-marée ou tsunami de décembre 2004 qui a causé la mort de milliers de personnes, dévasté des pays entiers, et bouleversé la vie des populations les plus pauvres du globe, en Inde notamment. Désormais, les touristes européens savent que le rouge du sang versé colore les eaux de ces lagunes au bleu inoubliable. Pour autant, il ne faudrait pas en rester à une littérature de la déploration. Le courage ancré dans le sentiment moral ne doit ainsi pas faire oublier le processus de sublimation esthétique qu’impliquent toute écriture et toute œuvre d’art. Un très bel album jamais réédité de 1989 dont la traduction a été publiée par l’Ecole des Loisirs en 1991, L’éventail magique de Keith Baker, est là pour nous le rappeler. Rétrospectivement, ce conte illustré a devancé l’actualité et nous donne un exemple de cette conjonction du beau, du vrai et du bon qui fait de l’art un médiateur difficile et que nous retrouvions aussi dans les carnets d’illustrateurs de Georges Lemoine à propos de son illustration de La petite marchande d’allumettes d’Andersen dont l’action est située à Sarajevo (1).



Dans le cas de L’éventail magique, les épreuves du héros témoignent de cette foi aux pouvoirs de l’art en montrant la détermination des habitants d’un village de pêcheurs japonais submergé par un énorme tsunami et dévasté, lui aussi. Le drame serait inévitable, si un homme du peuple, Yoshi, habile artisan, n’avait conjuré la catastrophe et construit un pont sur lequel se réfugient tous les villageois. Un pont contre la présence duquel ces derniers ont d’abord protesté, parce qu’il faisait ombre à leurs maisons et à leur négoce et parce qu’ils le croyaient inutile, mais qui devient à la fin le symbole de leur entente et de leur solidarité.
« Nous n’avons qu’à tout reconstruire ! », s’écria-t-il… Ensemble, nous bâtirons un village nouveau et encore plus beau. » « Et nous garderons ton pont », dirent les villageois. »
Ainsi sont réparés dans l’histoire les ravages de l’inondation causée par les mouvements de « Namazu, le poisson des tremblements de terre ». Mais l’image du malheur réelle, nous en saisissons mieux l’horreur aujourd’hui, est bien enregistrée dans ce conte étiologique : « Le tsunami déferla sur le village, arrachant les palissades de bambou, disloquant les escaliers en terre cuite, faisant crouler les murs en pierre. Bientôt toutes les maisons eurent disparu dans un tourbillon de vagues écumeuses…».



L’effet déterminant du récit, toutefois, provient de la manière dont le héros populaire s’est qualifié et dont le pont a été construit. L’homme, en effet, a été présenté comme un travailleur que le bruit de ses outils rend heureux : « Tout ce que je pouvais construire pour mon village, je l’ai construit. Je voudrais fabriquer des choses nouvelles, plus grandes et plus belles. Mais comment faire ? » Et la réponse est arrivée, muette et énigmatique sous la forme d’un don merveilleux : un éventail apporté par la mer sur lequel est figuré « un bateau à voile d’or » « poursuivant la lune ». Invitation à l’action, au voyage ou à la rêverie ? L’objet, en fait, s’est avéré magique et a satisfait la passion que le héros éprouve pour les causes extrêmes, comme, par exemple, celle de faire voyager un bateau « jusqu’au bout de la mer » ou, à l’aide d’un cerf-volant, de s’élever dans le ciel et contempler le monde comme du « haut de la lune ».



Un troisième désir de Yoshi (la règle de trois du conte !) a poussé le jeune homme à vouloir construire un objet « qui se tendrait en travers du ciel comme un arc ? » Et, une fois encore, l’éventail lui a suggéré la réponse en déployant un arc-en-ciel au-dessus des nuages : « Un pont en arc, à cheval sur le village ! », a pensé Yoshi. Un pont que l’illustration a aussitôt mis en scène.



C’est ici que s’est affirmée l’originalité de l’œuvre : toute la magie de l’album et de ses inventions graphiques a consisté, à travers un astucieux découpage du carton de ses doubles pages, à superposer la forme des trois objets, l’éventail, l’arc-en-ciel et le pont, afin de reproduire matériellement l’illusion littéraire de cette féerie. Si bien que le lecteur, en tournant les pages, a l’impression d’être l’acteur de ces métamorphoses.
D’où le lyrisme final que suscite chez Yoshi l’idée de futures créations : « Des choses plus belles et plus grandes, comme des cloches pour parler avec le tonnerre, des nasses pour faire la pêche aux étoiles filantes, des tours pour guetter les secrets de la mer. »
La conclusion est bien celle d’une élévation cosmique et d’une participation au déchaînement pacifique des forces de l’univers. Comme le précise le commentaire du narrateur, Yoshi a ainsi découvert que « la magie était en lui. ». Cette magie ne traduit pas la puissance des objets, mais bien le pouvoir de l’écriture même et de l’intention esthétique ou de l’imagination qui la soutient. Elle n’invite pas le lecteur à enregistrer une simple création, mais à voir comment les artistes s’emploient à transposer dans le domaine de l’art l’incitation à la vie supérieure qui est celle de toute éducation et même de toute littérature. Encore une fois, nous avons affaire à l’élévation baroque de l’arc-en-ciel, pont de l’esprit halluciné et inspiré !
On pourra rapprocher cette image de celle qui apparaît dans une contexte légèrement différent dans Follow the Rabbit-Proof Fence (Suivez la barrière de protection contre les lapins), un livre australien de 1996 écrit par une Aborigène, Nugi Garimara (de son nom occidentalisé, Doris Pilkington), et qui raconte la fuite de trois jeunes filles aborigènes d’un orphelinat d’Australie occidentale où elles ont été placées après avoir été arrachées à leurs familles, selon la politique barbare de séparation ethnique autrefois pratiquée. Depuis le bateau qui les transporte sur l’Océan Indien vers ce qui sera une sorte de bagne, les jeunes filles aperçoivent soudain un groupe de dauphins s’élevant en un arc élégant au-dessus de la mer :
« Les filles observèrent avec intérêt les six gracieux mammifères voguer dans l’air et piquer du nez dans l’océan turquoise. Les dauphins surgissaient par paires comme si leurs mouvements étaient régis par la chorégraphie d’un être supérieur. Les filles regardaient, fascinées, alors que le bateau montait et descendait et que les énormes vagues s’enflaient et se soulevaient sous elles. » (2)
L’océan turquoise et l’arc fluide des dauphins ! Nous observons là les manifestations les plus secrètes de la vie de l’abîme marin, exposée et suspendue un instant dans la tension qui l’élève, comme un pont éphémère au-dessus de l’horizon ; le « vol » des dauphins, proche des illuminations du « Serpent arc-en-ciel » qui commande une part des mythes aborigènes de cette région, exprime la perception intuitive des forces vitales qui ramèneront les jeunes victimes de la violence, sociale cette fois, dans leurs familles et les conduiront à la liberté.
C’est, armé par ces considérations que nous reprendrons donc le chemin des mers du Sud, fin d’examiner quelques parcours significatifs d’écrivains ou d’artistes, non pas dans la recherche d’un exotisme divertissant ou avec le but d’un éblouissement touristique qui nous écarterait des réalités de la société française contemporaine, mais afin de partager les drames et les bonheurs de ceux qui vivent de l’autre côté de la terre. Afin de porter notre regard vers ce Sud dont la puissance d’illumination projette de nouveaux arcs-en-ciel sur un Nord parfois désabusé. I Et, peut-être, d’ailleurs, pour y retrouver toutes les interrogations qui affectent nos sociétés multiculturelles. Dans cette démarche, nous suivrons d’abord, pas à pas, les avancées d’un autre « magicien » de l’image et du conte, venu cette fois des Antilles s’installer en France : Alex Godard. Et, dans un prochain article, nous nous laisserons emporter vers d’autres livres par les alizés de l’aventure comparatiste.

Contre le déracinement, la marche d’Alex Godard vers la mer turquoise et vers sa lumière

Alex Godard, illustrateur d’origine gouadeloupéenne né en 1965 et auteur d’un premier volume, Le conteur d’étoiles (Syros, 1990), est diplômé de l’école d’arts graphiques Emile Cohl à Lyon. Il vient de boucler dans une superbe série de quatre albums le parcours significatif d’un artiste qui a d’abord incarné le malheur du déracinement, puis la reconquête toujours plus solide du bonheur à travers la rencontre de l’Autre et le retour à la terre de ses origines mythiques. Telle quelle, son aventure guidée par une « bonne étoile » (celle du conteur qui a inspiré son premier livre, sans aucun doute !) est un authentique conte qui se nourrit à la fois de la tradition du merveilleux et de la sensualité d’une nature luxuriante et forte à laquelle l’artiste puise une vitalité renouvelée.



Dans son périple, Alex Godard part de la position de l’émigré décrite comme un gris enfermement dans Idora, un album publié par Le Seuil en 1997, dont l’action est située ans la région lyonnaise et qui montre au début une girafe se morfondant solitaire et rêvant à la fenêtre de sa chambre. L’ouverture en est significative :
« De la colline du Gros-Caillou, la ville est toujours grise. Alors pour tromper son ennui, Idora rêve. Soudain le fleuve s’élargit et devient turquoise comme la mer. La brume ressemble aux embruns laissés par les vagues, s’écrasant contre les maisons transformées en falaises. »
La mer turquoise, de nouveau et ici d’emblée ! Puissance de la nostalgie ! Prisonnière, la girafe laisse remonter à sa conscience les paysages de son enfance et une mer originelle à l’extraordinaire couleur (Nous noterons au passage que c’est la couleur même attribuée par Collodi à la fée de Pinocchio). Mais le rêve déclenche l’action : lors de « la journée internationale des girafes », la manifestation de ces animaux montrée avec humour, dans la tradition des caricaturistes du XIXème siècle (Grandville, etc.), révèle une volonté plus intime : « Je ne demande pas grand chose. Je voudrais ne plus être seule, avoir peut-être des enfants et aller un été à la mer ! », pense Idora. Ainsi, l’imagination matérielle de son rêve masquait un désir de maternité qui est maintenant formulé. Comme les jeunes filles aborigènes, c’est donc la fuite qui sauve la girafe. Pour éviter les faux-semblants d’une agitation artificielle (avec des partenaires qui sont autant de bouffons cultivant l’absurde et le puéril: un rhinocéros qui fait du roller, un zèbre sur une bicyclette) et pour échapper au « gigantesque tourbillon » grisâtre dans lequel le monde a été transformé par l’hallucination de la névrose (nous allons retrouver plus loin des tourbillons de tempêtes bien plus concrets, mais tout aussi merveilleux), l’animal décide de partir en train et de « prendre un aller simple vers le Sud ! » C’est qu’elle a perdu tous ses repères avec la dispersion de ses amis lorsque leur vieil immeuble a été démoli pour laisser place à de nouvelles habitations. De fait, cette perte a été vécue par Idora comme une noyade, comme le suggère l’illustration sur laquelle ce bâtiment apparaît comme dans une plongée sous-marine entouré d’un banc de poissons multicolores, invitant le lecteur à y voir la résurgence d’un souvenir du lagon.



Mais une nouvelle séquence d’images la montre ensuite s’endormant une seconde fois dans « l’express qui l’emmène voir la mer », puis réveillée en compagnie d’une famille de girafes dont l’un des enfants lit un album. Faut-il voir dans ce montage la suggestion d’un autre rêve ou un clin d’œil et une mise en scène indirecte de l’artiste dans son œuvre ? Les deux à la fois sans doute, car le santé morale est dans ce partage familial de la création, dans la liaison entre des partenaires rendus complémentaires par l’acte complexe de l’écriture et de sa réception. L’aventure enfin ne débouche pas sur la mer (les personnages d’Alex Godard retrouveront celle-ci dans l’album suivant de 1998), mais sur le spectacle de la campagne provençale avec sa lavande et ses pins :

« Dehors, d’épais massifs de genêts, en bouquets de lumière,
illuminent l’espace jusqu’au bleu du ciel. »

Dans un sursaut de vitalité, le paysage de cette nouvelle Arcadie gomme le sujet de la vision perdu dans la lumière qui l’absorbe : seules demeurent au regard du lecteur les couleurs du monde dont l’album est le fruit.



Dès 1998, nous pouvions écrire à propos de ce livre :

Idora ou Le départ pour le Sud

Rien n'est plus baudelairien ici que l'appel de la mer et des nuages. Rien n'est plus romantique que le mouvement qui déplace l'imagination, de l'ennui gris au transport lumineux dans une campagne idyllique. Du cadre géométrique des fenêtres et de l'enfermement des chambres, on s'élance vers l'ondulation d'un horizon éclaboussé de couleurs et ouvert sur les lointains.
Cette dynamique innocente, qui, dans l'album Idora d'Alex Godard, nous emmène de Lyon jusqu'à la Provence, n'est pas sans signification pour l'immigré plongé dans l'univers des grandes villes, mais elle prend un tour plus provocant, puisque l'héroïne en est une girafe! L'humour confère alors plus de force et de discrétion, la qualité d'un burlesque postmoderne, à un malaise existentiel qui caractérise toujours nos sociétés de l'ère post-industrielle.
Les images qui rendent compte de cette expérience ne manquent pas de jouer subtilement sur le décalage introduit par des spectacles inattendus. Dans la planche montrant la manifestation des girafes sous la Tour Eiffel, une pancarte est visible: "Je veux un mari"... Plus loin, les berges de la Saône sont transformées en scène de cirque par le somptueux rideau rouge qui les encadre, mais on y voit un rhinocéros juché sur des patins à roulettes et un zèbre sur une bicyclette. Le bizarre suggéré par le montage surréaliste est celui d'une comédie qui vire au cauchemar dans la planche montrant le maelström de la vie grise.
Sous ces images soignées, l'illustration par ses tonalités sombres exprime la vérité du pathétique. La perle d'une larme au coin de la paupière de la girafe dans le compartiment de l’express en marche vers la Méditerranée ne paraît, en effet, ni saugrenue, ni excessive, dans l'infinie tristesse de l'animal. Il y a convergence de la grâce et de la douceur dans un petit drame silencieux de l'intime, comme on les imagine parfois dans la vie des enfants auxquels l'album est destiné. Seule masse un peu insistante dans ce décor, celle de l'éléphant femelle qui fait trembler l'immeuble quand elle marche. Mais la lourde bête grise s'appelle Madame Bossanova et son nom désigne le secret entrain du livre emportant le lecteur... Du rire aux larmes, de la pluie au soleil, le temps d'une danse bien en chair ostensiblement conclue sur l'éclat d'une illumination et d’une nature qui fait rêver.

Maman-dlo ou les deux mères

Mais en 1997, les jeux, pour autant, ne sont pas faits dans l’imaginaire du créateur Alex Godard, et c’est aux Antilles mêmes qu’il va inscrire le sort d’une famille représentative dans les paysages de la mer des Caraïbes. Cet appel de la mer exige encore que soit exorcisée la peur de Maman-dlo, la sorcière. Celle-ci est la mauvaise mère symbolique des contes traditionnels qui dérobe les fils des Antilles, les séduit, les arrache à leur bateau et les entraîne au fond pour les noyer.



Le tourbillon noirâtre de l’ennui lyonnais est bien oublié, mais pour de vertes profondeurs qui n’en sont que plus traîtresses. Maman-dlo est encore, dans l’album de ce titre publié chez Albin Michel Jeunesse en 1998, l’expression imagée d’une autre force jumelle néfaste et symétrique : celle qui, à travers l’attrait exercé par la « métropole », enlève aussi les femmes transportées dans l’exil économique vers la France pour y travailler. Ainsi la mère de Cécette, une jeune héroïne d’une dizaine d’années tout au plus, a pris le bateau vers l’Europe, confiant sa fille à ses parents, après la mort de son mari noyé au cours d’une pêche en mer et l’enfant qui l’attend lui décrit sa vie de tous les jours dans ses lettres. Dans le dessin que fait Cécette, après une promenade dans l’Anse-Bois-d’Inde en quête de « coquillages et aussi de sable rosé » c’est pourtant encore le ciel bleu et non la mer qui est le représentant symbolique du monde originel :

« Elle dessine une tourterelle dans le ciel, puis elle l’efface. Elle ne garde que le ciel parce qu’elle ne sait pas dessiner les tourterelles. De toute façon, c’est d’un ciel bleu dont sa mère a besoin. Là-bas, c’est gris tout le temps. Cécette dessine aussi une case en planches, recouvertes de tôles ondulées... Derrière, elle peint un arbre, un mapou aux feuilles bien solides. Là-bas, les arbres perdent leurs feuilles. Drôle de manie ! Elle n’oublie pas de mettre un gros soleil bien jaune parce que là-bas, dit-on, il fait très froid… »

Le dessin de ce ciel et de ce soleil, évoqués, mais non représentés par l’illustrateur, a été en réalité précédé dans l’album par la planche magnifique d’une double page montrant la fillette dans le vent en train de marcher sur la plage au bord d’une lagune au bleu turquoise et au ciel inoubliables : un rameau de feuilles charnues qui semble surgir de la gauche, comme pour la caresser et la soutenir, révèle là aussi la puissance des forces naturelles à son service.



Comme si les images dans leur vérité livraient l’énergie inconsciente du personnage, Cécette est l’émanation, l’âme en quelque sorte, d’un jeune pays et d’une grande espérance. Déchirée entre l’envoûtement sensuel qu’exerce son île bleue (la persistance des feuilles du mapou signe la permanence des forces naturelles) et l’appel de l’Europe, elle sort victorieuse de son dilemme moral, avec le soutien affectif de ses grands-parents et s’impose comme médiatrice de la culture qui la déracine. Bonne élève qualifiée par sa maîtrise du français, par la lecture et l’écriture, elle devient, en fait, l’auxiliaire magique de sa grand-mère illettrée, sans défense devant les mystères de l’administration française, et se transforme en professeur de son aïeule à qui elle apprend à lire et à écrire. Enfin une nécessité intérieure la pousse à rejoindre sa mère en France et elle prend le bateau à la fin de l’album pour aller passer les vacances avec elle. En réalité, pour livrer un autre combat:
« Cécette monte sur le bateau, les poings serrés, comme si elle allait devoir se battre contre le Reine des Eaux. Contre toutes les maman-dlo qui promettent monts et merveilles pour mieux séparer ceux qui s’aiment. »
Entre l’éternité de la vie dans l’univers du mythe (non pas une Arcadie à la Bernardin de Saint Pierre, mais le monde simple et ancestral des pêcheurs du bord de mer) et les turbulences de l’histoire des civilisations de l’écriture, Alex Godard inscrit la glorification ultime d’une petite fille devant affronter les réalités de la communication contemporaine. Qui plus est, il laisse entendre dans la dernière page de son livre montrant le bateau en partance sur une mer turquoise dont le bleu a été comme renforcé et comme obscurci que l’enfant sortira victorieuse de son épreuve : « Je reviendrai… Je reviendrai ! crie-t-elle, tandis que le bateau gagne doucement le large. »
Avec détermination, Cécette oppose donc la douceur enfantine et la relation fusionnelle à la violence des séparations : l’anse marine est bordée ici d’un filet abandonné sur une plage déserte et elle est limitée aussi par un rocher noir qui laisse saisir, par anamorphose, le masque du père disparu. Et c’est précisément par l’introduction d’un conte expliquant la mort de celui-ci et montrant la cruauté de Maman-dlo que tout le récit d’Alex Godard tire sa cohérence et sa force. Une soirée de contes est mise en scène au coeur même du récit : « Té Krik ? Yé krak ! Yééé Mistikrik ? Yééé Mistikrak ! »  Elle intervient, comme il convient selon les rites du contage, à la tombée de la nuit et les planches de l’album décrivant le drame sont éclairées par la lumière du couchant, à cet instant du crépuscule où l’onde noire et bleue est encore bordée d’une frange d’or. Ainsi l’action néfaste de la sorcière est-elle soulignée par l’attrait pervers de l’or qu’elle fait briller aux yeux éblouis des deux pêcheurs rentrant bredouille de leur sortie en mer :
« Regardez ce que j’ai pour vous...
Tout aussitôt, le ventre obscur de la mer s’illumina, semblant trahir la cachette secrète du soleil à la nuit venue.
Plongez ! dit-elle. Plongez et remplissez votre canot d’autant d’or que vous voudrez ! »
Accouchement monstrueux au fond de la mer, ce ventre est aussi le centre vertigineux qui entraîne la victime vers le fond, tout comme le tourbillon gris d’Idora consacrait un naufrage : la soif non maîtrisée de l’or cause la ruine des héros et l’un des deux frères ici va périr : le plus cupide, le père de Cécette ? Rien ne permet de le dire. Mais le conte « en abyme », un récit-miroir à la morale naïve, retentit dans l’histoire de l’album comme un avertissement qui n’a pas été écouté et c’est au lecteur qu’il appartient de tirer ses propres conclusions de l’assemblage artistique des textes et des images.
L’illustrateur, finement, a pris soin de l’avertir et d’offrir à son regard enchanté l’indice de superbes pages de garde : encadrant le récit, celles-ci présentent par analogie un motif de madras dont la turquoise est illuminée par un éclat doré qui semble suggérer les lueurs du soleil brillant à travers la matière du rêve même ! Un sublimé de la végétation luxuriante de l’île et de son mapou emblématique? Un rappel de ces décorations et coquillages que Cécette colle autour du paysage dessiné dans ses lettres : « des coquilles-papillons nacrées aux motifs de madras… » De toute façon, suggérant la légèreté colorée de l’être dans sa transparence solaire !

Maé et le lamantin ou l’auxiliaire magique et le grand combat dans la lagune



Si le drame qui s’est joué sur la mer et dans les sombres profondeurs marines de Maman-dlo est celui des pères inconscients, en revanche dans Maé et le lamantin, publié en 2000 toujours par Albin Michel Jeunesse, c’est au fond de la mer même que la petite héroïne d’Alex Godard va descendre pour affronter un monstre marin et pour exorciser l’image dévorante d’une marâtre prénommée Piranhas. La fiction ne montre donc pas Maman-dlo attirant les hommes sous l’eau, mais cette marâtre égoïste dans une barque, menaçant d’un harpon assassin le lamantin devenu le compagnon de jeu (et même le double animal) de l’enfant qu’elle se refuse à aimer. Le mammifère, en effet, est venu réconforter la petite fille réfugiée dans sa tristesse au pied d’un grand banian : curieusement Maé se trouve alors exactement dans la position que Paula Boi, dans le livre de Claudine Jacques que nous avons examiné dans un précédent article, attribuait à Clara, avant sa descente dans le royaume des ancêtres qui est aussi celui des morts. Maé est-elle orpheline de mère ou bien celle-ci l’a-t-elle abandonnée? Le lecteur penche pour la première hypothèse, car la filiation matrilinéaire qui commandait la vision de Clara est ici masquée dans un scénario mettant en scène un animal qui symbolise le maternel : n’appelle-t-on pas aussi le lamamtin « la vache marine » ? L’intention narrative, de toute façon, est la même : l’initiation suppose cette descente dans les profondeurs sensorielles du donné culturel (la nature antillaise comme fondement de l’identité), dans la conquête d’un bonheur familial qui s’installe en parfaite harmonie avec le monde des êtres et des choses. Cet univers intermédiaire et provisoire est celui de la mangrove, la forêt plantée dans les eaux (cette mangrove que Cécette avait déjà traversée) et le lamantin, en invitant Maé à « partir en voyage » un beau matin, l’a entraînée dans une fugue salvatrice :
« En silence, ils descendirent le cours de la rivière. A travers la forêt, l’eau zigzaguait comme un long serpent vert, sur lequel le soleil dessinait des écailles d’argent. Peu à peu, les grands arbres disparurent, la terre s’émietta en îlots à oiseaux. La lumière devint plus intense. Le ciel s’agrandit. Maé découvrit alors l’immensité bleue de la mer. De grosses vagues frappaient avec fureur la barrière de corail. »
La révélation et l’initiation aux beautés de la nature, en fait, n’interviennent véritablement hors de toute culture que lorsque les deux amis plongent sous l’eau :
« Un banc de poissons éclata en un feu d’artifice multicolore. D’énormes gorgones, semblables à des éventails se balançaient lentement au gré des courants…»


Image lumineuse symétrique de celle qui montrait l’immeuble lyonnais sous les eaux grises d’Idora (Et à regarder l’album de 1997 avec plus d’attention maintenant, on s’aperçoit que le lamantin nageait déjà dans ces eaux troubles, comme une promesse secrète de bonheur à venir !). Dans Maé et le lamantin, l’illustration en coupe, sur deux doubles blanches où domine le vert magique des mers du Sud, s’attarde avec insistance sur les jeux des deux partenaires dans les eaux cristallines du lagon. Jeux que troublera l’arrivée de Squale-le-Terrifiant, bien que le danger, en réalité, vienne d’ailleurs pour le lamantin : du harpon que brandit d’abord le pécheur, le père de Cécette pour le transpercer. L’animal est donc blessé, et sa plainte le rapproche encore plus de l’enfant qui s’efforce à son tour( dans le système du don et du contre-don cher à Marcel Mauss, et si typique des sociétés « primitives », comme de la société enfantine) de le réconforter. Finalement, l’épreuve principale du drame se joue dans un flamboiement d’ailes d’ibis dérangés par l’affrontement qui met aux prises Squale-le-Terrifiant et Pirhanas armée du harpon avec lequel elle voulait tuer le lamantin (afin d’obtenir la graisse qui lui procure un onguent nécessaire à sa beauté). L’animal, symbole de douceur, représentant de la bonne mère orale, l’antithèse donc de Piranhas, sauve pourtant celle-ci de la mort en entraînant le squale après lui dans les profondeurs. Le lamantin, on l’apprendra plus tard, ne meurt pas dans l’épisode et son intervention provoque la transformation de la marâtre qui s’adoucit et se laisse enfin attendrir par la présence de Maé :
Longtemps dans mes songes
J’ai bercé un enfant
Il me souriait dans ses langes…
La complainte populaire chantée par Piranhas fait écho aux plaintes de l’animal blessé et enregistre la métamorphose de la marâtre en mère aimante contribuant à l’authentique « naissance » de l’enfant. L’album peut maintenant se clore sur l’image du bonheur de la famille réunie et sur l’annonce du départ probable du lamantin qui a servi d’auxiliaire magique. L’animal retrouvera sa nature propre dans la liberté et la vie sauvage qui fondent sa vérité, après avoir incarné une fonction maternelle élégiaque. De plus, la liaison entre l’animal et la fillette a été régie par le signe lyrique du chant, et, au dénouement, c’est encore le chant de la nouvelle mère qui « apaise » Maé. Le narrateur de l’album, qui, au début avait montré l’enfant au pied d’un vieux banian, la décrit maintenant dans une « maison » dotée d’une véranda surélevée d’où on peut « guetter » la mangrove, et la quitte après l’avoir mise « dans les bras de sa maman » où elle peut s’endormir…



Au terme de ces trois albums, Alex Godard a donc effectué un parcours significatif : ses personnages, quittant les paysages de l’exil dans les cités de la misère grise, se dirigent vers le monde d’une enfance qui tire son équilibre de la stabilité des relations de la société traditionnelle dominée par les grands-parents et survivant dans le cadre d’un artisanat en déclin. La génération intermédiaire des parents est l’objet de turbulences dues, du côté masculin, à l’emprise d’une soif du gain qui remet en cause l’échange symbolique des communautés rurales et, pour ce qui est des femmes, d’un narcissisme qui ne ménage qu’un espace aléatoire aux soins exigés par l’enfant. Dans ce contexte, le réconfort s’obtient par le culte des animaux fétiches et dans le retour à une vie fantasmée, revivifiée par la fusion du chant. D’où la difficulté de rencontrer l’Autre. Maé, la dernière héroïne qui ne trouve véritablement une mère qu’à la fin du livre, est enfin prête pour cette rencontre préparée par une longue errance. Voyons comment cet événement décisif s’effectue dans un dernier album : aura-t-il lieu dans une ville ou dans la forêt ? Au bord de l’eau ou dans les profondeurs du lagon ? Quel sera le partenaire de la petite fille qui, une fois de plus, assume les premiers rôles dans la fiction contemporaine.



La forêt de Cœur-Bouliki ou la rencontre de l’Autre



L’aventure du dernier album d’Alex Godard au titre énigmatique, La forêt de Cœur-Bouliki, publié par Albin Michel Jeunesse en 2002, a pour héros cette fois Sam, un jeune garçon d’une dizaine d’années qui en est le narrateur. Elle ramène au premier plan la végétation luxuriante et forte des Antilles et le décor de la forêt dans une ouverture lyrique significative : « Partout, la forêt retentissait de chants d’oiseaux invisibles. Partout, elle exhalait le parfum sucré des goyaviers, des papayers. » Elle commence délibérément comme un conte : « C’est là, au détour d’une haie de fougères arborescentes, que je l’ai rencontrée. Avec ses yeux de perles noires, Mona avait l’air d’une princesse. » Les perles d’un baroque caraïbe vont donc inspirer les péripéties de ce qui va s’avérer une histoire d’amours enfantines. A peine dénommée (et ce sont les deux enfants qui lui donnent ce nom), la forêt, malgré ses arbustes aux feuilles larges et luisantes, malgré le fouillis de ses palmes, se montre dangereuse : « Soudain, comme une ombre, la nuit est venue, et avec elle, la peur. Une peur qui donnait froid dans le dos et qui faisait claquer des dents. » Toute la fantastique repérée par Gilbert Durand à propos des « visages agressifs » d’une temporalité menaçante (3) se déploie alors pour terrifier les enfants : grouillement inquiétant, fourmillement de présences obscures dans la nuit, becs pointus, monstres dévorants qui apparaissent ici sous la formes des statues de crocodiles qui s’animent et même peuvent parler ; plus loin encore apparition de personnages à « l’inquiétante étrangeté, comme les « marabouts et oiseaux sorciers » dispensateurs de colliers « gri-gri » ; enfin la « harpie », l’oiseau aux « ailes immenses qui cachent le soleil », au bec et aux serres monstrueuses et qui emporte les enfants dans le ciel. La terreur que suscitait l’onde noire de Maman-dlo est multipliée par toutes les ressources du bestiaire accumulé par la tradition du conte populaire et renforcée ici par l’association des représentants du Mal du pouvoir de l’argent : « Vous voulez devenir propriétaire ? », demande le crocodile et « Il faut payer pour être riche !, s’étonne Sam dans sa rencontre avec le marabout.
On notera pourtant dans ce scénario l’apparition d’un château de rêves qui semble sortir des Riches Heures du duc de Berry, mais dont les gardiens, les terribles crocodiles, désamorcent bien vite la séduction. On remarquera aussi qu’aux poissons des albums précédents répond la grande cage remplie d’oiseaux multicolores dont le vol ensuite dessine un arc-en-ciel dans le ciel.



Féerie éphémère qui est effacée par l’ombre de la harpie. Les déplacements de Sam et de Mona surtout sont marqués par une frénésie croissante et se transforment en une course pour la liberté (« La formule est la « liberté gri-gri », déclare le marabout auxiliaire magique), car le garçon devient la cible de chasseurs invisibles. Le suspense final est saisissant, lorsque le garçon et la fille sont emportés dans la cage aux oiseaux et se conclurait sur une chute fatale, si toute l’histoire ne s’avérait être un rêve dont Sam s’éveille au dénouement. Feinte de scénariste, certes, un peu facile, mais qui séduira les plus jeunes lecteurs. Car la levée des fantasmes du rêve conduit le héros à prendre une résolution dans la vraie vie et le décide à déclarer à Mona qu’il l’aime : un geste auquel il ne se résolvait pas, dans sa timidité. En attendant qu’il trouve le moment propice pour le faire, les deux bambins sont montrés sur la dernière planche, leur cartable sur le dos et se tenant par la main sur le chemin de l’école unificatrice. Un obstacle a été levé dans ce rapprochement et qui masque ce qui semblera aux yeux de certains lecteurs le véritable enjeu du conte : la couleur différente de leur peau, au sujet de laquelle rien n’est mentionné. L’arc-en-ciel de toutes les couleurs était le leurre qui déguisait une opposition plus délicate et les ambiguïtés de la société muticulturelle.

Un plaidoyer pour la liberté ?
Ainsi, avec discrétion et finesse, mais avec une passion qui se mesure aux dangers encourus par ses personnages, Alex Godard a-t-il voulu présenter sous les apparats du conte une sorte d’allégorie de la reconnaissance et une vision élégante et innocente de l’égalité des chances : sur la dernière planche de La forêt de Cœur-Bouliki, symboliquement les barrières tombent et les grilles à la somptueuse ferronnerie parée de cœurs de bronze s’ouvrent sur la forêt vers laquelle retournent l’écolière et l’écolier. Enfin sur la quatrième de couverture, une perruche rouge et une perruche verte (de couleurs complémentaires donc) sont représentées sur la même branche dans un cœur découpé sur les frondaisons de la forêt. Par quoi on voit que la littérature de jeunesse, aujourd’hui comme en ses origines, aime bien s’adresser à son lecteur à coups de ces objets concrets et à double sens que sont les emblèmes. Ce qui persiste, toutefois, dans l’imagination du lecteur, c’est la beauté et l’ampleur des paysages, le mystère d’une forêt observée de très près, avec ses fleurs, ses oiseaux et surtout sa végétation : une nature où le bonheur peut être possible, pour peu que les êtes humains aient du courage et puissent s’aimer. Pour peu qu’ils aient, chevillé au corps, ce sens de la liberté qui anime les personnages doux mais résolus des livres d’Alex Godard.



Notes.
1) Voir chapitre I, Jean Perrot, Carnets d’illustrateurs, Editions du Cercle de a librairie, 2000.
2) Notre traduction. Doris Pilkington/Nuri Garimara, Follow the rabbit-Proof Fence, University of Queensland Press, Australia,1996, pp. 54-55.
3) Gilbert Durand, Les structures anthropologiques de l’imaginaire, Paris, Bordas, 1969.


Alex Godard se trouve ici sur les positions d’Evelyne Trouillot, écrivain de Haïti qui s’est engagée dans la défense de l’enfance, à la fois par un plaidoyer théorique dans l’ouvrage Restituer l’enfance et par les récits adressés aux jeunes lecteurs de son pays. Dans L’île de Ti Jean, en particulier, c’est cette parfaite entente de l’enfance avec la nature qu’elle défend comme la condition d’une croissance harmonieuse et la garantie d’un équilibre à l’âge adulte. Le mythe du « paradis » de l’enfance repose sur le constat des méfaits qu’entraîne l’absence de politique culturelle de la part de son gouvernement et c’est en termes sévères que sont jugés les manquements à la charte des Droits de l’Enfance proclamée par la communauté internationale sous l’égide de l’ONU en 1989.
Comme elle me l’écrivait dans une lettre du 9 mai ;;; » se sentir bien.. ; » Lutter donc d’abord contre le malheur économique et affectif… Celui-ci résulte des violences et des contradictions du monde adulte : combat entre le « aître du ciel » et la déesse de la mer C’est celle-ci, image de la mère qui doit céder…. L’union des papillons, des fourmis, des oiseaux et de l’enfant permet de réduire les conséquences néfastes de la querelle…



Bibliographie

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Mis en ligne: Lun. - Février 14, 2005
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