L’invitation au voyage n’est que l’appel romanesque sous lequel s’opère le véritable « travail du rêve », car l’avancée vers la santé s’exprime à mots couverts par le biais des « idées latentes » :
« Elle monte à bord et s’éloigne de la ville qui disparaît au loin. L’embarcation vogue des jours et des jours. Au bout du cours d’eau, il y a le soleil. Sarah le traverse. De l’autre côté, sa grand-mère, radieuse et sereine, l’attend » (p. 17)
Dérive au fil de l’eau vers la lumière qui n’est pas sans évoquer celle de Maé vers les eaux claires du lagon dans l’album d’Alex Godard . De ses rêves, Sarah rapporte un peu de «poussière de l’astre, qui, derrière elle, luit sur les flots » (p. 18). Mais pour l’enfant, la levée des interdits qui brident l’expression de la parole, impose une lourde tâche. Le professeur de dessin qui abuse de la petite fille se masque sous le culte apparent de l’esthétique et il s’avère protégé par l’artifice de l’art :
« La série d’aquarelles intitulée Petite fille endormie dans un vieux fauteuil a suscité de nombreux commentaires admiratifs » (p. 37).
C’est bien la vérité de l’image qui doit être débusquée et retrouvée par la clarté de la parole que l’enfant toute seule n’a pas les moyens de faire émerger. Si la perversion ici projette son ombre fallacieuse sur tout le réel qu’elle obscurcit et salit, le récit doit prouver au lecteur que la véritable morale consiste à faire coïncider le vrai, le beau et le bon. Et la médiatrice n‘est autre que l’institutrice qui a connu le même sort que Sarah dans son enfance, au bord du même canal. Le processus de reconstruction analytique (de « perlaboration », diront les spécialistes) consiste ainsi à réactiver le fantasme traumatisant qui continue à marquer l’inconscient de la victime (de la « malade »), car n’ayant jamais pu être exprimé. Comme le note l’institutrice dans son journal, le refoulement du traumatisme est difficile à annuler :
« Un matin, la glace a fondu. J’ai cru pouvoir l’oublier. Mais c’était juste un souvenir qui ne fonctionnait plus, comme une machine qu’on débranche » (p. 23).
C’est en s’identifiant à Sarah que l’institutrice pourra sauver celle-ci, « enfermée à double tour à l’intérieur d’elle-même » et se sauver dans le même temps. Epreuve réussie, à la fin de l’histoire. Et Sarah de se tourner vers celle qui l’a aidée: « Tu sais, au bout du canal, il y a le soleil. » Et la dernière phrase du récit enlève tout doute au lecteur, s’il en restait un : « Demain, l’eau du canal coulera. »
L’image de ce parcours initiatique semble forte dans l’univers de Thierry Lenain et elle nous paraît être le socle sur lequel s’érige toute une stratégie d’écriture qui, par antithèse, vise à dépasser les ruptures et clivages existentiels et à promouvoir une poétique de la lumière et de la clarté psychologique, comme du bonheur. Ce n’est pas en vain si La fille du canal est dédié à Valérie Valère, l’auteur du Pavillon des enfants fous. Comme il le confiait en avril 2001 dans un dialogue avec des collégiens que l’on retrouvera sur internet, les souffrances de l’adolescente devenue écrivain n’ont pas laissé Thierry Lenain indifférent :
« J’ai d’abord lu d’elle " Malika ou un jour comme tous les autres ", qui m’a profondément marqué et que je porte encore en moi. Puis un jour, j'ai entendu la voix de Valérie Valère à la radio. Elle n'a pas dit grand chose pourtant, mais sa voix m'a poursuivi et elle me poursuit encore. Quand j'ai écrit La Fille du canal, j'avais l'impression qu'elle était à côté de moi. D'ailleurs Sarah porte une grande écharpe comme elle, en photo sur la couverture de ses livres. Je ne l’ai pas fait exprès. Je le sais depuis que l’on me l’a fait remarqué, récemment. Elle a aussi écrit Le pavillon des enfants fous quand elle avait quinze ans. Ce livre m'a également bouleversé. Je la trouvais belle et j'aurais aimé le lui dire, lui dire qu'elle était digne d'aimer et d'être aimée (…) Valérie Valère, elle, absorbait toute la souffrance autour d'elle sans pouvoir s'en protéger, comme si elle n'avait pas de peau. L'enveloppe d'amour n'était sans doute pas assez forte puisqu'elle l'a oubliée… » (1).
Reconstruire l’enveloppe d’amour, ce « Moi-Peau » de la santé, dirait encore Didier Anzieu. Ce projet était au coeur de l’écriture de La petite sœur du placard (Nathan 2003) montrant le travail de deuil d’un enfant cherchant à dépasser la perte d’une petite sœur attendue en vain, ou du Magicien du square (Grasset jeunesse, 2003) centré sur les rêves d’un vieux monsieur guetté par la mort. Un tel projet revient à valoriser les pouvoirs de la vision et la quête d’une « transparence » récusant tout « obstacle », pour faire écho ici à un célèbre ouvrage de 1958 de Jean Starobinski sur la recherche spirituelle de Jean-Jacques Rousseau : elle va aboutir, à travers la dialectique de la couleur, à l’image d’un paradis dont nous ne serons pas surpris de constater qu’il s’incarne au mieux dans le motif de l’île : une île exotique sertie dans le bleu des mers du Sud.
Black is beautiful
La présence obsessive de la rupture portée par l’image du canal réapparaît en effet, dans l’histoire d’abord publiée sous le titre Aïssata par les éditions Syros en 1991 et repris en 1997 sous celui de Loin des yeux, loin du cœur par les éditions Nathan avec de très belles illustrations de Philippe Poirier. Le récit à la première personne d’Hugo, le narrateur masculin qui s’exprime et n’a au départ qu’une dizaine d’année, puisqu’il est en CM2 (mais qui, dans l’épilogue du chapitre treize confesse avoir eu « trente-huit ans hier »), est celui d’un bref amour d’enfance : Hugo est aveugle et se trouve dans un foyer et dans une classe pour handicapés, mais ne se satisfait pas de cette situation d’exclusion. Sa détermination est telle qu’il va être admis dans un CM2 de l’école publique : « Tu es un petit animal fougueux, Hugo », lui déclare sa directrice (p.8). Là, avec l’aide de son ordinateur performant, il pourra suivre un cours normal. Mais là aussi, cette intégration l’amène à faire l’expérience de son handicap dans une première épreuve, celle d’un repas à la cantine, au cours duquel sa cécité ne lui permet pas de voir qu’un aliment est tombé à côté de sa bouche. Il est aidé alors par une voix au pouvoir étrange (« Elle agissait sur moi comme une caresse. », p. 17) qui guide ses gestes, le sauve de la souillure physique, enfin du ridicule en désamorçant la tension de la situation par une remarque pleine d’humour. Cette voix (qui n’est pas celle de Valérie Valère, qui retentissait dans l’écriture du livre précédent !) appartient à Aïssata, une fille de sa classe, « la négresse », diront ses camarades, et qui se distingue par son humanité. Celle qu’il ne voit pas confirme l’aveugle dans la futilité d’un autre aveuglement qui serait celui du respect des apparences :
« Elle était noire, ils étaient « blancs ». Je ne connaissais pas les couleurs, et je m’en fichais. La peau d’Aïssata aurait pu être « violette » et la leur « orange », ça n’aurait rien changé pour moi. Ce que j’aimais, moi, c’était ce que je lisais dans le cœur d’Aïssata » (p. 23).
La fillette pour autant n’est pas une mauviette et sait lancer des coups de pied au bon endroit à tout garçon qui l’agresse. Mais Hugo surtout est sensible à « son parfum ambroisé ». Ainsi les deux pré-adolescents deviennent-ils inséparables, échangeant leurs impressions et se donnant la main dans leurs promenades. Celles-ci ont lieu significativement « dans les rues, dans le parc ou au bord du canal », où Hugo initie Aïssata aux bruits (« le pas des gens… les oiseaux… le bruit des péniches qui se croisaient sur l’eau »). Invitation au voyage donc et initiation symétrique d’Hugo à la perception des couleurs :
« Alors il y eut le jaune comme le soleil qui chauffe sur la peau, le vert comme le parfum de l’herbe mouillée le matin, le bleu comme l’océan quand tu es devant… Pour écouter les vagues et sentir le vent sur ton visage… » (p. 27).
Ce nouvel alphabet des couleurs, un poème à la manière de Rimbaud, institue un monde rêvé plus vrai que le monde réel : celui d’un amour partagé : « Des couleurs que les autres essayèrent de salir » (p. 28). Et contre lequel la haine anonyme se déverse sous la forme d’un message électronique inlassablement répété : « L’aveugle est amoureux de la négresse. » Mais le triomphe de l’amour conclut ce petit drame, lorsque Hugo défie l’hostilité du monde en criant à la volée : « Aïssata est la plus belle. AÏSSATTA EST LA PLUS BELLE ! »
Thierry Lenain enfin élargit l’envergure politique de son histoire en ajoutant un épilogue qui raconte comment la promulgation des lois limitant le séjour des étrangers en France a obligé Aïssata à regagner le Mali, « son pays où elle n’était jamais allée » (p. 40). Retour vers le soleil donc pour l’un des partenaires, mais cette séparation accompagnée de promesse de mariage (« Aïssata disait que nos bébés seraient couleur café au lait… ») est une histoire sans lendemain. Est-elle brisée par la convergence des forces qui ont éloigné les partenaires. Aïssata–t-elle oublié ? A-t-elle été forcée à un autre mariage ? La fin est ouverte : « Et puis je n’ai plus reçu aucune nouvelle. J’ignore ce qu’elle est devenue. »
Ce constat n’est pas amer, puisque récapitulant les couleurs de cette enfance, le narrateur adulte qui espère que son livre atteindra Aïssata devenue femme, raconte cette histoire d’amour à ses propres enfants. Il reprend alors les phrases de son poème (« Le jaune, c’est comme le soleil.. ») et ajoute une ultime couleur : « Et le noir, c’est comme la douceur de son visage au bout de mes doigts ».

Contre la salissure de la haine et la flétrissure de l’oubli, la promotion du noir s’érige comme la bannière d’une passion et d’une morale qui sont celles de l’humanité fondée sur le respect et sur l’amour de l’Autre, ultime recours, malgré la séparation des races et des nationalités. La très belle couverture illustrée de Philippe Poirier, dans un contraste entre la franchise d’un bleu outremer en a-plats et un système complexe de paysages opposant le noir à des variantes de l’ocre adouci par la lumière permet de mettre en évidence le bleu-vert des vagues de la mer. On retrouve celui-ci dans le corps du livre, tantôt assombri (p. 4), tantôt lumineux (p.27), alors que le choix du petit format confère plus de force aux deux portraits d’Aïssata où quelques pointes de rouge suggèrent un feu intérieur qui contraste avec la douceur rêveuse de ses traits.
Poésie engagée : guerre et paix entre les peuples, entre les sexes
La spécificité de l’album pour enfants privilégiant l’union du texte et de l’image suscite l’apparition de formes brèves qui se situent à la limite du récit et du poème. L’album Wahid de Thierry Lenain illustré par Olivier Balez et publié par Albin Michel Jeunesse en 2003 répond à ce renouvellement qui pourrait puiser son inspiration aussi bien dans l’œuvre de Paul Eluard illustrée par Man Ray que dans celle de Maïakovski. Il traite des incidences que les violentes et complexes relations de la France et de l’Algérie ont pu avoir sur le cours de plusieurs générations.
La double page d’ouverture séparée en deux parties horizontales place ses deux pays en position analogique. Soit, à gauche en haut « Il y avait un pays : L’Algérie. », et en bas, « Il y avait un pays : la France. ». Et à droite, « Il y avait un homme : Habib. » au-dessus de « Il y avait un homme : Maurice. » La partie supérieure surprend d’emblée par la teinte de la couleur verte de la mer qui est plus celle de l’océan indien que d’une Méditerranée mythique. Certains pourront y lire la couleur de l’Islam, mais elle a retenu notre attention, car elle s’inscrit dans une cohérence de l’imagination matérielle qui va réapparaître dans le choix des couleurs adoptées pour l’album suivant de Thierry Lenain, C’est une histoire d’amour, illustré par Irène Schoch et publié en 2004 ( une première version en avait été donnée sous le titre Une île, mon ange, illustré par Mireille Vautier en 1993 par les éditions La Joie de Lire), auquel nous allons revenir, mais dont nous pouvons déjà dire que son scénario peut se lire comme la suite de Wahid.
En effet, alors que ce dernier montre le mariage d’un Français et d’une Algérienne, mariage suivi de la naissance du garçon Wahid, symbole de la réconciliation et du bonheur, C’est une histoire d’amour donne une conclusion plus sombre à la rencontre de l’Autre : le mariage d’une femme des îles (nous voici aux Antilles, de nouveau) et d’un Européen s’y conclut par un divorce, rupture douloureuse que le narrateur doit expliquer à l’enfant né de cette union. C’est la séparation, des deux côtés de l’océan Atlantique que la narration adressée à une fillette endormie s’emploie à exorciser :
« Même si aujourd’hui moi,
qui suis toujours ton papa,
je ne suis plus son mari.
Elle et moi, nous t’aimons ensemble
chacun de notre côté.
Dors mon ange. »
Alors qu’à travers l’image de la Méditerranée, l’album Wahid accentue, mais pour le dépasser, le symbole du fossé culturel et affectif que le canal représentait dans Loin des yeux, près du cœur, le narrateur de C’est une histoire d’amour tente de dédramatiser un éloignement géographique et moral extrême par un discours que les images accompagnent de leurs vives couleurs. Une fois de plus, le motif de l’île que nous avons abordé avec Alex Godard et Evelyne Trouillot est l’objet d’un traitement caractéristique, par l’examen duquel nous terminerons notre périple dans « le bleu des mers du Sud ». Nous verrons voler dans ses pages de garde, non pas les papillons de Sophie Mondésir, mais une libellule verte aux ailes jaunes, double naturel de l’avion bleu qui survole le lagon vert, à l’autre bout de l’Atlantique …
Mais revenons à Wahid qui est comme le versant ascendant de l’espoir. En plaçant face à face deux destins parallèles ; celui d’Habib et de Maurice, le narrateur-poète emprunte le cours de l’histoire et dresse d’abord le constat des séquelles de la colonisation. On peut lire sur la page de gauche : « Habib voulut reprendre son pays aux Français. On lui donna un fusil. ». Et sur l’autre :
« Maurice ne savait rien de l’Algérie.
Mais on lui dit : « Va défendre la France ! »
Et à lui aussi on donna un fusil. »
La disposition symétrique des phrases selon la diagonale ascendante de gauche à droite est mise en valeur par la complémentarité ou le partage (du rouge, notamment) des couleurs et par le face à face des combattants sur l’autre diagonale. La planche suivante montre la confrontation de deux groupes d’hommes aux habits verdâtres et loge, comme au centre d’une cible, le point de fuite de la scène au coeur d’une étoile blanche bordée de jaune sur fond rouge sang. Tout concourt à suggérer l’explosion d’une bombe et la violence du combat :
« Ce fut la guerre…
Habib tira peut-être sur Maurice.
Maurice tira peut-être sur Habib. »

L’absurdité de la guerre éclate ici, et, en réalité dans son récit, Thierry Lenain apparaît tenir les engagements qu’il exprimait dans son dialogue avec des collégiens que nous mentionnions plus haut et dans lequel il affirmait :
« Enfant, je n’aimais pas être un garçon. Les garçons doivent toujours prouver leur virilité, c'est fatigant ! Et puis, ce sont les hommes qui font la guerre, pas les femmes. Enfant, je les percevais comme "le clan de l'amour", ce sont elles qui font les enfants : elles sont du côté de la vie, elles sont le "clan de l'amour", les hommes de la mort. C'est pour cela sans doute que j'ai voulu écrire : pour ne pas faire la guerre ! " Un jour j’arrêterai la guerre ».
Contre le déchaînement de haine, et toujours sur le principe d’une antithèse du bonheur, le récit fait état de deux naissances simultanées : celle d’un garçon, Thierry (n’oubliez pas l’auteur !), le fils de Maurice, et celle d’Assia, la fille d’Habib. En deux brèves phrases, leur biographie est établie pour préparer leur mariage par une accélération de la temporalité de l’histoire :
« Assia et Thierry grandirent, chacun de leur côté.
Et puis un jour, devenus femme et homme,
Ils se rencontrèrent. »
Les deux planches suivantes représentent une réussite artistique exceptionnelle ! Contrastant avec la conformité de celle qui précède, la vision latérale d’un face à face montrant les visages de l’homme et de la femme en gros plan est suivie d’une vue, plus rapprochée encore, et sur laquelle ils s’embrassent. La pureté du trait graphique saisit au mieux la tension amoureuse des partenaires dont le regard concentre la passion :
« Dans les yeux d’Assia, Thierry se vit
Comme s’il s’y était trouvé depuis longtemps.
Dans les yeux de Thierry, Assia se reconnut
Comme si elle s’y était déjà regardée. »

Naissance simultanée qui est, en réalité, une reconnaissance hallucinée, et même une seconde naissance vécue à travers l’expérience adulte d’un « stade du miroir » inédit. Sur le fond de l’image, à l’arrière-plan, des rayures vertes et jaunes rappellent d’ailleurs les bandes colorées du maillot que Wahid arbore sur la première de couverture de l’album. L’enfant s’annonce déjà et va paraître !
Mais, par un effet plus graphiquement exprimé, une de ces bandes vertes semble prolonger le vert de la mer montré sur l’image de la première rencontre. Et cette couleur, partagée, a été attribuée au ciel de France et à la mer de l’Algérie dans la planche représentant la paix entre ces deux pays. La confusion des éléments marins et aériens, équivalent graphique de l’extase mystique, que nous relevions dans l’œuvre d’Alex Godard est bien à l’œuvre et sous-tend l’imaginaire secret de ces créations .
Dans le cas de Wahid pourtant, l’illustrateur semble avoir parfaitement fait sienne la valeur exemplaire que le noir assume, depuis Aïssata, dans l’oeuvre de Thierry Lenain : l’image du baiser, yeux fermés, une des plus pures et des plus belles de toute l’histoire de l’illustration pour la jeunesse française, réduit l’antithèse des couleurs de peau de l’homme blanc et de la jeune femme arabe par l’enveloppement que la couleur noire apporte, non seulement en soulignant la force de l’expression, mais encore en équilibrant et en renforçant de ses masses sombres la luminosité de l’ensemble. La bande rouge de ce qui peut être le ciel de la passion effaçant celui de la guerre et les tracés colorés redoublant les contours des visages nous font penser qu’il y a peut-être dans ce tableau un hommage indirect à Zaü. De même que le texte en est un indirect à Barbara, la chanteuse qui « s’est toujours opposée à la « logique de la guerre » et à qui Thierry Lenain voue une certaine passion. Comme il l’affirmait, toujours à propos de La fille du canal dans le même dialogue avec des collégiens :
« J'ai commencé mon roman par une phrase de Barbara qui compte beaucoup pour moi : "On ne se blesse pas qu'à vos champs de bataille" . J'avais envie de lui envoyer ce roman mais je n'osais pas. Et puis j’ai lu dans ses mémoires, après sa mort, une chose dont elle n’avait jamais parlé : qu’elle avait été violée par son père. Cette coïncidence avec La Fille du canal où elle figure en exergue m’a troublé. J’aurais dû l’écouter, elle qui chantait : " C’est du temps de leur vivant qu’il faut offrir des roses à ceux qu’on aime " ».
L’album Wahid, toutefois, ne conserve pas jusqu’au bout cette perspective tragique et l’image finale de l’illustrateur tire avec humour un grand rideau sur la rencontre amoureuse : l’ombre de ce qui paraît un cœur s’inscrit d’abord sur le drap rouge qui a conquis tout l’espace de la page et sur lequel, certes, on peut lire : « C’est ainsi. L’amour est plus fort que la guerre ». Mais cette ombre n’est en fait que la projection des deux têtes des parents enlacés derrière ce drap de la lessive familiale. Wahid, lui, apparaît à côté et semble désigner pudiquement le couple avec un fin sourire. Victoire de l’enfance innocente ! Le cœur, emblème d’une culture populaire qui se fonde dans un culte de l’amour remontant à l’esthétique baroque de la Contre-Réforme (le cœur représentant l’amour de la Vierge Marie ou de Jésus Christ), s’oppose à l’image de l’étoile de la bombe qui éclatait plus haut ! La conclusion de cette petite scène de comédie, contrastant avec la violence tragique de l’histoire, serait bien naïve si le ciel qui la recouvre, une fois de plus, ne conservait subtilement la couleur qu’avait la mer Méditerranée au début du récit. Mer et ciel confondus ! L’œuvre prolonge et diversifie le débat sur la guerre que Thierry Lenain a mené dans le récit Un jour j’arrêterai la guerre ( Nathan 2000), et sur la différence raciale et culturelle abordée dans Le grand livre contre le racisme publié par Rue du monde en 2002 : on comprend qu’il puisse avec humour se présenter dans ce dernier ouvrage collectif comme de nationalité algérienne, mais avec une carte d’identité française…
Triomphe du printemps : contre le livre noir de la temporalité humaine
La réédition d’une œuvre est toujours un phénomène intéressant, surtout si, dans le cas d’un album, elle s’accompagne d’une
réécriture ou du recours à un illustrateur différent du premier. Une couleur nouvelle, un style différent dû à la maturation apportée par le temps, modifient parfois complètement son aspect. On pourrait ainsi comparer les deux versions de C’est une histoire d’amour pour voir ce que dix années d’attente involontaire et un regard autre ont apporté à cette fiction. Avec Demain les fleurs, Album Nathan illustré par Anne Brouillard et publié en 2004, Thierry Lenain remet en forme un poème écrit en 1992 « qui n’avait pas trouvé d’éditeur », et qu’il place en annexe de son album ; l’oeuvre s’intitulait « L’homme qui attendait le printemps ». Le scénario en était simple, donné par un narrateur omniscient qui contemple et commente l’action de l’extérieur dans un point de vue dit « en focalisation externe ». L’histoire s’ouvre sur un jour d’hiver alors qu‘un homme lit « au coin de sa cheminée ». Un télescopage entre l’univers « réel » et le monde de la lecture introduit un premier dérapage vers le merveilleux : « Et dans ses livres, à chaque page, le soleil luit » Mais les satisfactions qu’apporte la lecture sont dévalorisées au profit de l’attente d’illuminations bien plus concrètes : celles des bourgeons et des fleurs que doit mettre un vieil arbre au dehors.
Ainsi « les jours passent, les livres s’entassent ». La neutralisation de la temporalité s’accomplit par la négation du temps que représente un « hiver gris et sale, sans âme » et par un crescendo de la souffrance éprouvée dans cette attente. L’homme s’adresse en vain à ses voisins qui n’ont pas remarqué l’arrêt apparent des saisons : « Et la nuit tombe sur l’homme à genoux qui pleure. » . C’est alors que celui-ci saisit ses livres et en arrache les pages pour en faire des fleurs de papier qu’il dispose sur son arbre et sur les arbres alentour. Au matin le soleil brille, « un vent léger fait danser sur les branches des fleurs qui ne sont plus de papier ».
Une magie s’est accomplie « dans la nuit noire » : elle est tacitement le résultat d’un sombre sacrifice paré d’une vague religiosité suggérée par la position de homme à genoux : en acceptant qu’il « ne reste plus un livre entier dans la nuit noire », ce personnage aurait-il exorcisé un maléfice ? Celui d’une lecture inefficace ne permettant pas l’acceptation de la vraie vie ? Le poème qui était écrit « Pour mes filles, qu’elles n’hésitent pas à arracher les pages de mes livres, si un jour le printemps ne vient pas », reste muet sur ses intentions.
L’album Demain les fleurs qui redistribue ces données en modifie le point de vue : le récit maintenant est fait à la première personne par un jeune narrateur : un garçon qui est venu s’installer chez son grand-père et qui observe celui-ci. Le regard se précise : l’arbre est un vieux pommier et sa vieillesse est mise en parallèle avec celle de l’ancêtre : « La peau de ses mains plus ridée que celle de son vieil arbre, était aussi douce que ses mots d’amour. » L’enfant partage l’attente du printemps de son grand-père, en même temps qu’il observe l’homme qui lit. « L’hiver gris et sale, sans âme » est bien toujours évoqué, mais l’antithèse avec les lumières printanières est accentuée par la présence insistante d’un « gros livre noir ». Un livre secret, détenteur de mystères, et dont l’enfant s’est « emparé, mais dont il n’a pas « osé soulever la couverture ». Ce livre cristallise l’angoisse de l’aïeul qui le regarde fixement, en s’écriant: « Voilà, c’est arrivé, c’était écrit et c’est arrivé. », et l’effroi de l’enfant. Serait-il écrit par la main du destin annonçant la mort du grand-père ?
Cette hypothèse n’est pas formulée, mais suggérée par un transfert de l’angoisse sur le paysage qui soudain devient menaçant, et dont les arbres « avec leurs silhouettes macabres », semblent prêts à « agripper » et « déchiqueter » grand-père et petit-fils errant jusqu’à une chapelle. La prière du grand-père tombé à genoux est ici explicite. Au retour, l’aïeul se livre au même sacrifice des pages de ses livres, mais l’explication de son geste est apportée par le narrateur qui pense que son grand-père est devenu fou : « Fou de rage contre ces histoires dont aucune n’avait su devenir vraie, comme celle à laquelle nous appartenions dorénavant. L’histoire du livre noir. » Le fantastique a effacé le réel et supplanté le merveilleux qui sera néanmoins partiellement rétabli dans la conclusion, les vraies fleurs apparaissant à côté des fleurs de papier. Mais surtout, l’enfant a formulé la peur de la mort qui était refoulée dans le poème de 1992 : « Il m’a dit : Adieu, mon petit. Mes yeux se sont fermés et j’ai compris qu’on ne se réveillerait plus jamais. » Le retour du printemps est donc l’affirmation renouvelée d’une vie qui n’a pas de cesse, la levée d’une angoisse existentielle mise en scène par le décor et par le livre noir. Beauté terrible de cette couleur noire, qui est une condensation de l’obscurité nocturne et le symbole d’une dramatisation de la vie ! Somptueuse antithèse fournie ici par les fleurs disposées sur tous les arbres aux alentours : « Et chaque fleur était une tache blanche dans la nuit noire et glacée qui n’en finissait pas ».
Les illustrations d’Anne Brouillard traduisent parfaitement cette splendeur, avec le flou poétique de leur style et les visions hallucinées de la nuit qu’elles proposent. On admirera en particulier la planche qui montre l’enfilade fantomatique des silhouettes d’arbres éclairés dans l’obscurité violette sur un fond d’herbe verte…

L’histoire se déroulant dans un hiver morose et, pour ainsi dire, sous la coupe de la mort, appelle plutôt des couleurs pâles et à l’éclat atténué.
C’est pour l’artiste belge l’occasion de relever un défi difficile : les chemins gris des Flandres se fondent dans le ciel couleur isabelle d’une hardiesse incroyable pour mettre en valeur les squelettes noirs des troncs tordus et dénudés. On notera pourtant l’ajout sur la dernière image d’un léger pan de ciel bleu qui n’est pas mentionné dans le texte dans la dernière page. Nous sommes ici aux antipodes des mers du Sud s’unissant au bleu-vert du ciel lumineux dans un regain d’éternité.
En recourant à un narrateur enfant, l’auteur instaure clairement une double solidarité : avec tous ses enfants, filles et garçon inclus (Wahid est passé par là), à qui le livre est dédié, et avec le lecteur virtuel de l’album. Mais une solidarité moins apparente intervint avec l’enfant qu’il fut et, à travers le rapport à l’ancêtre évoqué, une chaîne des générations s’établit, nourrie de souvenirs et de sensations personnelles, tous puisés aux expériences de la vie quotidienne. Entre l’écorce de l’arbre et « les doigts noueux et veineux » de l’aïeul, une analogie tisse la résistance affective à la mort et l’espoir d’une renaissance salvatrice. La véritable magie du printemps est dans cette construction des images : c’est celle d’une remontée de l’enfance offerte dans une expérience partagée. Une remontée lyrique, consacrée par le chant d’une « berceuse » que je n’avais jamais apprise, mais qui me remontait du fond du cœur », écrit le narrateur. Berceuse que le grand-père a entonnée en fabriquant ses fleurs de papier et qui « est remontée d’encore plus loin… »
La confession d’un condamné à l’amour : l’île perdue
Pas plus que l’angoisse de la mort, la douleur morale résultant du divorce n’épargne les adultes qui doivent affronter les inquiétudes et interrogations de l’enfance : « Tu as eu beaucoup de mal à t’endormir. Tu m’as demandé : « Où elle est, maman ? », déclare le narrateur adulte de C’est une histoire d’amour. Et le récit que celui-civa faire à sa petite fille de cinq ans endormie est comme le partage d’une vérité douloureuse devenue nécessaire. Le dernier album de Thierry Lenain repose explicitement sur le devoir de mémoire :
« Cinq ans ont passé
et bien des choses ont changé.
Mais cette histoire reste vraie.
Rien ne pourra jamais l’effacer. »
En expliquant à l’enfant les raisons de l’éloignement de sa mère, le narrateur va s’employer à faire coïncider le respect de la vérité et de la morale et la beauté de l’amour. Très curieusement, le début de son récit, nous ramène à la position du personnage d’Idora, l’émigrée solitaire dans la chambre grise de la région lyonnaise et en quête de soleil :
« Tu n’étais pas encore née.
J’habitais un appartement, au dernier étage d’un immeuble gris. J’étais seul. Je m’ennuyais. Les journées d’étiraient sans jamais se terminer. Les nuits étaient glacées. »
Glaciation du souvenir qui ramène la hantise du canal (rappelé aussi involontairement par les illustrations), mais pour le bonheur de son dépassement :
« Je voudrais te raconter une histoire. Une histoire que je garde précieusement au fond de mon coeur. Une histoire qui me tient chaud, quand moi aussi je pleure. »
La faculté des larmes est signe de partage et la parole en soi est réparation et réconciliation. Car l’île du bonheur est désignée ici sans plus attendre :
« La femme que j’aimais habitait une île.
Des milliers de kilomètres nous séparaient…
Je rêvais d’elle pour être à côté d’elle. »

Le personnage féminin exerce l’ascendant qui déclenche la rencontre :
« Elle écrivait tu me manques,
je voudrais t’embrasser
et je t’embrasse là sur le papier. »
Le ton, la mise en page garantie par la présence de l’image, sont ceux du véritable poème, et même d’une chanson (écrite sous le signe de la chanteuse Barbara ?) : brièveté de l’expression, économie grammaticale dans la répétition même conduisant à l’accomplissement immédiat du désir. Le désir d’enfant se dit ainsi avec une franchise provocante qui transgresse sans remords le code même des conventions du genre. On n’est pas dans une « romance de midinette », mais on tire tout le profit de son évocation :
« Elle avait écrit en tout petit,
pour me le murmurer, oui, mon amour
j’ai envie de cet enfant. »
Départ du solitaire pour « une chambre ensoleillée » et pour la beauté de l’île dans une autre invitation au voyage. Amoureuse celle-ci :
« ce qu’elle aimait,
Les fleurs, les parfums les couleurs.
On s’était retrouvés. On s’aimait. »
L’esthétique baroque de la passion, couronnée par les visions célestes de la nuit étoilée et ravivée par la luxuriance des tropiques, est ainsi convoquée pour associer les forces cosmiques à la célébration de noces extraordinaires :
« Les jours et les nuits se sont entremêlés.
Le soleil nous unissait, la lune nous protégeait.
J’avais les yeux remplis d’étoiles. »

L’illustration dans le style naïf d’Irène Schoch, qui, elle, plus tournée vers le soleil, fait l’impasse de l’imaginaire nocturne, convoque tout l’éclat d’une bigarrure de couleurs dans des planches où la mer, de fait, a conservé une teinte verte qui envahira jusqu’à l’espace de la chambre d’enfant. Une teinte qui a envahi même certaines lettres du titre sur la première de couverture, comme pour en assurer la vérité et la liaison. Apparaît dès lors un jeu des symétries, proches de celles qui présidaient à l’histoire de Wahid, pour laisser apparaître la naissance de l’enfant, médiateur qui a ses exigences propres :
« Elle était ma femme,
elle est aussi devenue ta mère.
J’étais son mari, je suis aussi devenu ton père. »
C’est pourquoi, sur le versant descendant de la relation amoureuse, les règles de la liaison n’en sont que plus difficiles à faire admettre par l’enfant, quand le désamour s’emploie à défaire ce que la passion a réalisé : le poème doit convaincre et affirmer une permanence conservant, avec le sommeil, équilibre et stabilité :
« Même si aujourd’hui celle
Qui sera toujours ta maman
N’est plus ma femme.
Même si aujourd’hui, moi
Qui serai toujours ton papa,
Je ne suis plus son mari,
Elle et moi t’aimons ensemble,
Chacun de notre côté.
Dors mon ange. »
Les cadres de la « Raison pratique » dans ce que nous avons appelé une morale politique du Beau ne pouvaient qu’exprimer une Beauté un peu austère, « kantienne » même. Et il fallait la force du vert tendre de la mer envahissant tout le décor de la chambre et s’élargissant même à l’infini dans l’espace des pages de garde pour adoucir l’exigence de cette prescription. Comme elle le déclarait récemment à Sylvie Neeman dans une interview publiée par la revue suisse Parole, Irène Schoch a souhaité précisément montrer dans son dessin, « la vie dans toute sa splendeur, comme un contrepoint visuel à ce texte d’une certaine gravité » (2). Sur trois doubles pages faisant écho à la phrase de la page précédente (« On s’aimait .On t’aimait »), elle a accumulé les couleurs chatoyantes de tissus et tapis des îles et présenté un décor envahi par une végétation luxuriante. Sa libellule verte aux ailes jaunes figurant sur les pages de garde semble aussi donner forme à l’avion bleu figurant en position équivalente sur la quatrième de couverture : symbole de la promesse de futures liaisons, cet avion domine la vue d’un lagon dans lequel un gros poisson, saisi en coupe, nage en faisant des bulles. Tortue, étoile de mer et crabe, sous l’ombre d’un cocotier, témoignent d’une disparition de l’humain mis en sommeil par la dernière parole : « Dors mon ange. » . Cet ange est un petit humain dont la sécurité est garantie autant par l’enveloppement des volutes de lianes que par le vert insistant de l’eau du lagon, un vert qui a débordé et recouvert tous les murs de la chambre, ne laissant, à la fenêtre violette, que le regard vigilant d’un oiseau, colombe annonciatrice…
Morale de l’absolu, paroles de l’éphémère
De l’hiver du canal à l’été de lumière, de l’aveugle sauvé par une victime de l’impérialisme post-colonial au père de famille heureux, du conflit de la guerre à l’union du colonisateur et de l’ex-colonisée, du livre noir d’un ancêtre aux cheveux blanchis jusqu’aux livres qui fleurissent le jardin, l’opiniâtre volonté de vivre et de s’aimer se tisse et se compose dans l’agencement simple des phrases pesées et mesurées, dans la pureté des visions qui tendent au poétique. Cette attitude est le résultat de la volonté d’affirmer l’être-là du bonheur. Bonheur de l’état d’enfance dans l’enfance protégée. Bonheur dans le concret d’une nature, proche de celle de Ti Jean dans l’île d’Evelyne Trouillot . Bonheur dans une éternité saisonnière qui est dépassement de la temporalité meurtrière des sociétés humaines. Il s’agit de ne pas désespérer du multiculturalisme de la société post-induxtrielle qui entraîne un déracinement des populations emportées vers les métropoles. Il s’agit de créer de nouvelles solidarités contre les violences du pouvoir, du sexe et de l’argent. Raconter devient une véritable gageure dans ces conditions. Le poétique et le narratif sont d’un commerce délicat, exigent brièveté et vigilance : sur la corde tendue entre ces deux extrêmes, la parole et les images entrecroisent leurs notes et leurs effets, comme une invitation au duo infini de deux discours qui n’en font qu’un.
Epilogue
Mer retirée : l’île dans ma chambre, le bleu de l’aventure dans un livre
Prenant naissance dans les mythes de Nouvelle-Calédonie, puis renforcée par le merveilleux des contes antillais ou haïtiens, l’aventure de notre lecture « avec le bleu des mers du Sud » se conclut provisoirement sur l’engagement politique et social de l’Algérie et de l’île de Thierry Lenain. Ce périple a peu à peu élargi notre horizon d’attente et rendu plus complexe une poétique des livres destinés aux enfants. Il est vrai que nous pourrions aller au plus dense, au plus foncé, et au plus politique encore : avec Une enfance outremer (Seuil, 2001), un recueil de textes réunis par Leïla Sebbar (l’autre versant de La Seine était rouge ?) donnant la parole à « seize écrivains qui racontent une enfance outre-mer ». Il nous faudrait plus d’un article pour épuiser la gamme de ces bleus. Aussi, prenons un autre parti : celui d’une escapade démesurée, à la Jules Verne. Mais, sagement pour les plus jeunes, avec Suzanne de Marie-Ange Guillaume et François Rocca (Seuil, 2004), penons l’avion-jouet de la petite aventurière et, dans la fantasmagorie d’une rêverie éveillée, il sera aisé d’atterrir sur une île grecque, puis au pôle Sud dans l’Antarctique et enfin en Australie. Intensité de l’élévation baroque lorsque notre machine survolera la vaste étendue des mers du Sud communiquant avec le ciel ! Ampleur du paysage ! Mais de cette histoire encore, il faudra revenir : comme le dit la narratrice de cet album, « le bonheur, c’est compliqué, on ne sait pas par où commencer ». On pourra aussi parcourir en tous sens les Contes du Pacifique, recueillis et réécrits par Henri Gougaud et magnifiquement illustrés par Laura Rosano (Seuil, 2000). Mais il faudra alors retourner en Nouvelle-Calédonie et attacher une attention particulière à Mèyènô, Conte kanak en français-a’jië, superbe album bilingue de 2005 écrit pas Réséda Ponga et illustré par Laurence Lagabrielle, un album que nous considérerons dans une autre étude. Ce sera toujours une affaire entre nous et la mer, entre le ciel et nous ! La mer et lui, c’est aussi le titre d’un étrange album d’Henri meunier et Régis Lejonc (Les éditions du Rouergue, 2004). Préludant le retour d’une autre tsunami, la mer dans ce cas s’est retirée et a « pris sa retraite » pour suivre un vieux capitaine : « La mer se raconte. Le capitaine écoute ». Le capitaine, naufragé sur une île inédite, nouveau Des Esseintes d’A rebours dans une chambre inondée, est assis sur son tapis, un cocotier dans un pot ; il contemple les remous de la vague verte contre son coffre et réagit : « En retour, il lui révèle ce que les hommes ont écrit de plus beau sur ses eaux, sur l’au-delà des eaux et qu’elle ne connaît pas …» Certes à la fin, il restitue la mer à ses lecteurs, et l’albatros plane bien haut, mais ce que le lecteur voit derrière ses ailes blanches, c’est la mer verte ! Le capitaine, lui, « garde au fond du petit verre un bout de mer complice, une goutte de rien du tout ». Cette goutte de rêve est la condition nécessaire pour lancer l’aventure et étancher toute soif de lecture.
Jean Perrot
Notes.
1) Rencontre avec les 4 A et C du
collège de Grez-en-Bruère (avril 2001). Consulter le site www.ac.nantes.fr/peda/dis/cdi/animlect/2001/Lengrez.htm
2)
Sylvie Neeman, « Rencontre : Irène Schoch »,
Parole, la
revue de l’Institut Suisse Jeunesse et médias, 1/05, pp.
2-3.