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ECRIRE AUJOURD’HUI (VII) Ecrire avec le bleu des mers
(3)
Haïti,
l’île d’Evelyne Trouillot :
mer et ciels
confondus
«J'ai rêvé qu'un
jour, les enfants de tes enfants chevaucheront les barracons pour voler dans le
ciel et écrire leur nom sur les plus hautes étoiles.»
E. Trouillot,
Rosalie
l’infâme
La magie des éléments et
l’animisme enfantin
Initiateur d’une certaine aventure dans la mer
des Caraïbes, Alex Godard nous entraînait dans la précédente
chronique à la découverte de son pays, la Gouadeloupe, lieu
d’une nouvelle utopie. Cette île était loin d’être
« l’île des esclaves » de Marivaux, dans laquelle
les domestiques prennent la place des maîtres : par la magie de
l’imagination matérielle du conteur faisant appel à ses
arcs-en-ciel et à ses animaux parlants, les enfants s’y
libéraient plutôt de la tutelle des marâtres et de l’ombre
des pères disparus. Nous souhaitons maintenant aborder d’autres
rivages de la liberté promise par quelques écrivains agissant dans
l’espace de la littérature de jeunesse, et notamment dans un premier
temps par Evelyne Trouillot, née à Port-au-Prince à Haïti en
1954 et résidant dans ce pays après des études aux Etats-Unis.
Celle-ci va nous entraîner plus avant dans le cadre de cette
insularité si attirante pour ceux qui, sur les pas de Jacques
Lacarrière, souhaitent porter « d’île en île
une errance poétique, une quête inexplicable » (1) et
partager la passion qui anime les créateurs du site internet appelé
« île en île », justement (« Île en
île » a largué les amarres sous le signe de Saturne, le 12
octobre 1998. ») (2), ainsi que les organisateurs du salon
littéraire de l’île d’Ouessant, point focal d’une
invitation au voyage renouvelée (3). Le secret de cette quête
résidera peut-être dans l’étrange illumination
éprouvée au spectacle d’une rencontre exceptionnelle
intrinsèquement associée au motif de l’île, et dont Alex
Godard nous a donné un exemple.
Pour
avoir une idée de cette vision poétique, revenons à la
convergence remarquable qui intervient, toujours dans l’oeuvre
d’Alex Godard, entre Maé et le
lamantin
(2000) et
La forêt de Cœur Bouliki publié
deux ans plus tard. Le passage d’un album à l’autre
s’accompagne d’une ultime et signifiante mobilisation des
éléments, révélatrice d’un processus esthétique
qui nous donne la clef de maint récit illustré. Après leur
descente dans la sylve obscure, en effet, Sam et Mona de
La forêt de
Coeur-Bouliki sont emportés vers les
hauteurs célestes dans une cage d’or par un gigantesque oiseau.
C’est à ce moment crucial de l’antithèse initiatique entre
le bas et le haut que se manifeste un travail particulier de l’image,
équivalent graphique du « travail du rêve » de Sam
allongé sur le tapis de sa chambre : le mélange du bleu de la mer
et du bleu céleste sur une double page. Dans
Maé et le
lamantin, cette confusion des éléments
réunifiés par la couleur avait eu lieu symétriquement sous
l’eau, lorsque Maé retrouvait la lumière du soleil et le bleu du
ciel en nageant dans la profondeur limpide du lagon ; l’enfant
n’avait pas alors pour partenaire un être humain, mais un simple
mammifère. Ainsi le transfert du bleu de la mer jusqu’au bleu du ciel
témoignait-il finalement d’une élévation de
l’humanité reconquise dans l’union du masculin et du
féminin. Cette union des contraires exprimait en même temps
l’équilibre des forces cosmiques secrètement
maîtrisées dans le jeu du panthéisme et de l’animisme
enfantins recoupant les catégories et les lois de la
« pensée primitive » explorée par Claude
Lévi-Strauss. Retrouverons-nous le même processus à
l’œuvre dans les récits que nous allons considérer? Et
notamment, la même dynamique a-t-elle cours lorsque l’illustrateur et
l’auteur sont différents, comme dans l’album non paginé
qu’Evelyne Trouillot vient de publier sous le titre
L’île de Ti
Jean, illustré par Sophie Mondésir et
accompagné d’un conte enregistré sur CD par Mariann Mathéus
aux éditions Dapper en
2003 ?
I.
Ti Jean d’Evelyne Trouillot : sauver l’enfant
d’Haïti et du monde
Force
et douceur de la petitesse : une qualification naturelle contre la violence
de
l’esclavage
L’île
de Ti Jean est un conte étiologique moderne
montrant comment un jeune garçon vif, intelligent et sensible, aidé
par les auxiliaires magiques que sont divers animaux, parvient à
neutraliser des forces mythiques négatives. L’enfant réussit
à trouver une solution de compromis et à introduire un nouvel ordre
social, et même cosmique, dans ce qui était au départ une sorte
de paradis intemporel et qui a failli être détruit. Ti Jean, en fait,
est le héros traditionnel des contes antillais, et on découvrira
certaines de ses aventures martiniquais dans
Ti-Jean des
villes, un recueil d’Ina Césaire
publié avec un CD en français et en créole par les éditions
Dapper en 2004. Il se distingue ici autant de « l’enfant
terrible » africain étudié par Veronika Görög (4)
que du « trickster », le rusé des contes
amérindiens. Il n’est pas cruel, comme le premier et n’assume
pas une fonction de revanche sociale comme le second. Nouvel ingénu, il vit
dans l’innocence d’un monde premier avec qui il est en parfait
accord. Comme le dit l’introduction de la
conteuse :
« Il était
une fois un tout petit pays où le bleu du ciel dansait avec les vagues de
la mer.
Un petit garçon nommé Ti
Jean y habitait.
Ti Jean savait parler le
langage des êtres et des choses de la
nature. »

La « naturalité »
profonde de l’enfant est ainsi soulignée dès le
départ : elle constitue ce que, amplifiant la perspective formaliste
de Vladimir Propp, A.J. Greimas, l’auteur de
la Sémantique
structurale (5) appellerait sa
« qualification ». Une qualification accordée par la
naissance même et par ce « donateur » merveilleux
qu’est la nature. TI Jean vit dans un univers dominé par
l’entente des éléments, et, en particulier, par l’accord
rythmique du ciel, décrit en premier et donc en position dominante, et de
la mer qui semble la dépositaire festive d’un « gai
savoir » et d’une énergie cosmique fondamentale :
celle de la « danse » qui suppose un mouvement
réglé et élégant.
De cette
qualification dionysiaque résulte un bonheur d’exister dans la
liberté qui est le propre mythique de l’enfant des îles, cet
être dont la petitesse précisée par l’abréviation
« Ti » de l’adjectif « petit »,
puis redoublée dans la formule « petit garçon ».
Ti Jean dans son « tout petit pays » est, Petit Poucet
à sa manière, le symbole même d’une concentration de la
force déposée dans les « êtres » et
« les choses » avec qui il communique. Car sa vie, comme le
lecteur l’apprend tout de suite, est régie par le cours de
l’astre solaire multipliant les occasions d’expériences
sensuelles :
« Chaque
matin à son réveil, le petit garçon se promenait au bord de
l’eau.
Ses pieds nus frôlaient
avec bonheur le sable fin et il respirait l’odeur de la mer. »

Personnage d’une utopie rousseauiste,
mais sans autre précepteur que la nature, très éloigné de
l’extase contemplative de l’auteur des
Rêveries du promeneur
solitaire, l’enfant est détenteur
d’un corps qui sait profiter des dons de la nature. On notera le terme
« frôler » qui suggère une complicité
sensorielle empruntée au registre de la séduction amoureuse…
Mais ce n’est pas le jeu de l’amour et du hasard qui règne ici
explicitement comme dans la forêt d’Alex Godard, où Sam
rencontrait Mona, mais le jeu tout court, comme nous allons le voir dans un
instant.
Et dans l’univers
littéraire d’Evelyne Trouillot, Ti Jean semble donner la
réplique au personnage de Samuel dont la romancière décrit le
destin tragique dans Rosalie,
l’infâme publié la même
année en 2003 et récompensé en 2004 par le « Prix
Soroptimist de Grenoble de la romancière francophone ». Dans ce
roman historique adressé aux adultes et montrant la vie à Haïti
pendant la période coloniale, l’écriture répond au propos
de réalisme et de protestation sociale d’un autre engagement ;
le principe de réalité y prime celui du désir d’un bonheur
utopique, mais nécessaire. Car Samuel est le fils d’une esclave et il
a été « attitré officiellement le boy de Monsieur
Raoul ». Il est l’ami d’enfance de Lisette, la narratrice
qui, elle, devient « de plus en plus esclave de Mlle
Sarah ». Leur relation pourtant a été placée sous le
signe du
bonheur :
« Samuel et
moi, nous pataugions dans les mares et courions sous la pluie, défiant les
avalasses et les orages. Ensemble, nous avons partagé taloches et mangues
mûres. Nos mains mouillées et nues ont exploré nos corps, en nous
émerveillant de leurs affinités et de leurs dissemblances. Nous
chantions l'enfance et la tendresse de nos langues maladroites et
douces » (6).
Mais cette
idylle joyeuse a été rapidement gommée par la blessure que Samuel
a reçue au service de son maître blanc. Enfin la mort a rendu caducs
les projets que sa grand-mère avait faits pour
lui :
« Le
jour où l'on mit Samuel sous terre, Grann Charlotte m'expliqua les projets
et les rêves que Man Thérèse avait eus pour son petit-fils. Elle
le voulait, lui, négrillon créole aux petites oreilles et aux larges
lèvres, nègre à talent, capable d'exercer un métier,
d'acheter un jour sa liberté »
(7).
On reconnaîtra peut-être
les traits du personnage dans le portrait que Sophie Mondésir a
proposé pour Ti Jean dans ses illustrations. Mais la grâce et la
détermination originelles de ce dernier sont seules retenues et
cultivées par le récit qui laisse donc attendre un avenir heureux. Ti
Jean est un enfant qui, par antithèse avec ses prédécesseurs du
passé colonial, va vaincre au terme de l’histoire. Il met fin, pour
ainsi dire, au drame de tous ceux qui ont connu « l’île des
esclaves » et qui, comme Evelyne Trouillot le dit dans son recueil de
poèmes, Sans parapluie de
retour, ont connu « L'insolence
d'exister à l'envers de nous-mêmes. » (8) Sa liberté,
en parfaite conformité avec le modèle de
l’Emile
de Jean-Jacques Rousseau, est une force positive qui s’exerce en dehors de
toute considération politique explicite, car elle réside naturellement
dans le jeu.
L’imaginaire
ludique
Ce jeu de Ti Jean est
secret : celui de l’être qui découvre le monde dans les
premiers temps de la formation de sa personnalité. Il renvoie d’abord
ici à un symbolisme fort de la représentation du féminin. La
conteuse, en effet,
précise :
« Les
grandes personnes ne savaient pas que Ti Jean organisait de grandes parties de
cache-cache avec les
coquillages. »
Le jeu de
cache-cache, on le sait, est l’occasion d’une vérification de
l’être et de son identité dans un rapport à soi et à
l’autre. D’autre part, le coquillage est une des incarnations
fantasmatiques la plus « archaïque » du féminin,
comme il m’a été confirmé par une enquête dont
j’ai rendu compte en partie dans
Jeux et enjeux du livre d’enfance et
de jeunesse (9). Le lecteur peut ainsi
comprendre le sens que la conteuse (consciemment ou non) attribue aux
mésaventures que Ti Jean rencontre dans un jeu où, comme il se doit,
le fantasme règne en maître. Certes, Ti Jean sait creuser le sable et
retrouver » bien vite les plus gros coquillages », mais sa
sagacité est bafouée par les plus petits « qu’il
n’arrivait pas toujours à distinguer parmi les grains de
sable ». Défaite du petit homme devant les finesses de la femme
minuscule ? Incapable de faire la différence entre les catégories
de l’animé et de l’inanimé, l’enfant acceptait
toutefois sa défaite avec bonne humeur :
« J’abandonne, vous avez gagné ! disait-il
alors. »
Mais c’était
pour recourir à d’autres partenaires, s’élever plus haut
sur l’échelle des êtres animés et se mettre dans la
position de Maé qui nageait dans le lagon dans
Maé et le
lamantin :
« Lorsqu’il ne
s’amusait pas avec les coquillages, TI Jean adorait plonger dans la mer
pour retrouver ses autres amis, les
poissons. »

Ce qui n’était qu’implicite
dans la rencontre de Maé et de la tortue ou des poissons de la
barrière de corail devient ici un exploit merveilleux reconnu dans une
identification, non par la forme, mais par le geste, à un animal
aquatique : « Ce n’est pas croyable ! Cet enfant
nage comme un
poisson. »
L’antithèse
initiatique qui, à travers le passage du code aquatique au code aérien
des éléments, opposait le lamantin à l’oiseau gigantesque
(la harpie) chez Alex Godard, se retrouve ici sous une forme adoucie et moins
conflictuelle, dans l’amitié que TI Jean va partager avec Lulu,
« un grand papillon qui portait sur ses ailes les couleurs
préférées de Ti Jean : le bleu du ciel et l’orange du
soleil. »
La tension des couleurs
complémentaires, selon les lois répertoriées par Johannes Itten
dans Art de la couleur
(10),
correspond à l’expression des passions les plus fortes. Tel est le
bien cas pour les deux couleurs nommées ici. Et une telle
complémentarité redouble celle qui s’instaure entre le papillon
et le coquillage, vecteurs, l’un, des codes du feu et de la
temporalité intermittente et l’autre, de ceux de l’eau et de la
temporalité étendue et lente : l’un incarnant le sec, le
léger et le visible, et l’autre, l’humide, le lourd et le
caché. Une opposition qui ressortit à un symbolisme quasi universel et
dont nous avons pu repérer un exemple jusque dans le livre
d’Heures
d’Anne de Bretagne dans un article intitulé « Le poids
d’une aile de papillon » (11) .
La symétrie des partenaires induit donc
des jeux symétriques, mais Ti Jean connaît avec Lulu dans les arbres
des joies plus subtiles que celles qu’il partageait avec les poissons ou
avec les coquillages. Ces « jeux d’exercice », selon
la classification de Jean Piaget, appartiennent à un registre plus
élaboré de la « surprise » : en un sens, il
s’agit de parties de cache-cache paradoxales (Lulu « se cachait
derrière son oreille, se perchait sur le bout de son nez. ») qui
s’émancipent en « taquineries » et autres
« tours » que Lulu réserve à son ami, sans jamais
abandonner la complicité d’un ravissement partagé
(« Lulu voletait alors devant ses yeux en agitant ses ailes d’un
air ravi »). Mais surtout le clou de ces rencontres est
présenté comme la stimulation ludique première souvent
réservée à l’éveil sensoriel du nourrisson
(12) : « Arrête, Lulu, tu me chatouilles. »

On voit par là que le conte d’Evelyne
Trouillot participe d’une connaissance fine et nuancée de
l’imaginaire enfantin. Et c’est l’évocation de ces jeux
de l’enfance qui est brisée par la nouvelle d’un
« méfait » (toujours, selon la terminologie de Vladimir
Propp) : la « tragédie » que Lulu annonce à
Ti jean en lui rappelant que « le maître de la terre et la reine
des eaux ont décidé de fermer la mer. »
La raison de cette fermeture programmée
est la querelle qui a opposé ces deux divinités
élémentaires, familières des cosmogonies caribéennes et du
Pacifique. On a rencontré plusieurs versions de ce conflit dans le roman
L’âge du perroquet-banane.
Parabole païenne de Claudine Jacques dans
une précédente chronique : un des mythes de
Nouvelle-Calédonie rapporté dans son livre montre ainsi le conflit
entre Pêya, l’esprit maléfique de la Terre qui décida un
jour de voler de l’eau et Rö, « la mère de toutes les
eaux » qui, elle, « refusa de se laisser faire »
(13)… Deux versions montrant non pas un antagonisme des dieux entre eux,
mais opposant les dieux et les hommes, se trouvent aussi dans
L’oiseau-mirage.
recueil de contes inspirés par les contes haïtiens traditionnels
publié à Port-au-Prince par Evelyne Trouillot en 1997 (14). Dans
l’un, « La promesse du soleil », les hommes ont
offensé l’astre solaire et dans le second, « Le cadeau de
la reine », c’est un homme encore qui a offensé la reine de
la mer en tentant de lui arracher les cheveux. Cet acte provoque la colère
de la divinité qui condamne l’humanité à être
privée d’eau, punition identique à celle qui menace
l’île de Ti Jean. Dans les deux cas, le
« méfait » est réparé par l’action
d’un enfant : une fille, Tiladeng (mot créole désignant un
esprit effronté, inquisiteur et intrépide), pour le premier et
Frontéra, un garçon pour le second. Ce dernier a des traits qui le
rapprochent de Ti Jean : « L’enfant était si petit que
ses camarades refusaient de jouer à cache-cache avec lui. A cause de sa
petite taille, il arrivait à se faufiler dans les endroits les plus
ingénieux et nul ne pouvait l’y suivre. (p.70) » On a bien
ici les caractéristiques dont va hériter Ti Jean, qui joue à
cache-cache avec les coquillages minuscules, mais c’est surtout la
gentillesse de Frontéra qui lui permet de gagner le pardon de la reine des
mers : il montre, en effet, qu’il a bon cœur et qu’il est
un bon fils, qualités qui lui valent l’affection de celle qui est
décrite comme une mère sublime cosmique : « Le sourire
de la reine se fit encore plus affectueux et légèrement
mystérieux. Un doux mouvement des vagues berça l’enfant qui se
laissa emporter. », p. 77) La divinité des eaux finalement
n’a pas de rancune et sait oublier l’offense, puis pardonner :
une faculté qui confirme la douceur que nous avons déjà
relevée à propos des héros
haïtiens.
Dans le cas de
L’île de TI
Jean, l’opposition des antagonistes divins
repose sur la contestation d’un territoire, le principe masculin (le
maître de la terre) considérant que la mer prend trop de place et
qu’il faut « la réduire. ». On comprend que
l’enfant va s’impliquer dans le conflit, lorsqu’il apprend que
la réalisation du « méfait » le privera de la
présence de cette mer qui lui procure tant de bonheur : « Tu
ne la verras plus », lui dit-on. Avec l’aide de ses acolytes
animaux, coquillages, poissons et papillons, secourus par leurs amis respectifs,
les fourmis et les oiseaux, le héros décide donc d’engager ce
que Vladimir Propp appelle « l’action contraire ». Une
double « tâche difficile » est donc accomplie :
d’une part, de dissociation (afin de séparer « le petit
pays de la partie qui serait coupée de la mer ») et,
d’autre part, de liaison, dans le but de conserver à l’île
ses traits caractéristiques (« En même temps, les oiseaux
tressaient de longue lianes pour attacher les branches de tous les arbres du
pays »).
Et la vérification de
la justesse de ces mesures préventives intervient lorsque se déclenche
une sorte de tsunami inversé : « La mer se repliait et toute
cette eau faisait un vacarme terrible. » Les illustrations de Sophie
Mondésir, auxquelles nous reviendrons plus en détails, renvoient ici
directement, mais dans un autre style, aux images du tsunami que comportait
L’éventail
magique de Keith Baker. Il est vrai que ce
phénomène des régions tropicales a déjà été
abordé par Evelyne Trouillot dans une nouvelle
« Raz-de-marée » publiée dans le recueil,
Chambre
interdite. Dans ce texte, la violence des
éléments est aussi irrésistible que celle des êtres humains
qui posent des bombes et qui viennent troubler le calme trompeur des hôtels
du tourisme international. Comme l’indique la
narratrice :
« Dans cette
île, accent aigu oublié au milieu des vagues et semblant attendre la
délivrance de la submersion, il était difficile d'échapper à
la mer. »
La victime en est
une jeune étrangère, Cécile, qui assiste donc depuis son
hôtel, à un rapport conflictuel entre la terre et l’océan
identique à celui qui menaçait Ti
Jean :
« Une grande houle
de colère parvint jusqu'à Cécile sans qu'elle pût en
identifier la source. La petite île sembla se rétrécir pour mieux
se déployer et déborder. L'océan de son côté
s'avança vers elle comme pour la happer et l'étreindre »
(15).
Sophie Mondésir semble avoir
médité sur la force de la rencontre, car ses illustrations semblent la
reproduire, paraissant même faire écho à la phrase de
Rosalie
l’infâme : « De
grandes écumes venaient jeter leur bave mousseuse jusque devant les
marches. » Cécile, pour sa part, se retrouve à genoux,
« courbée en arrière, prisonnière d'une poussée
intense et langoureuse » et la narration marque le crescendo
d’une crise qui se clôt sur le spectacle d’une étreinte
amoureuse : « L'eau atteignait ses seins, les savourant
sauvagement avec une adresse éprouvée. » La note finale est
celle d’une soumission solitaire : « Lorsque,
déchaîné, l'océan avala l'île, la fille des grands lacs
en un élan fervent se laissa tomber sur le dos pour l'accueillir.
«
Dans
L’île de Ti
jean, en revanche, la relation est
inversée : il ne s‘agit pas d’une domination violente du
masculin (l’océan) sur le féminin (la jeune femme), mais
d’une relation fusionnelle du héros et de la nature culturalisée
qu’il importe de
défendre.

Et la résistance est active,
spectaculaire : « Alors que la mer se retirait, le petit pays
partit avec elle. » : Ti Jean et tout son monde (« les
fourmis, les arbres, les oiseaux, les coquillages ») sont
emportés par le flux. On constate que le combat qui a été
mené représente un maintien de l’union avec la terre-mer des
origines, mais qu’il travaille à l’intégration d’une
société adulte qui en paraissait exclue. La surprise finale est ainsi
réservée aux « grandes personnes qui ne comprirent pas
pourquoi elles se retrouvaient soudain sur un petit bout de terre au beau milieu
de la
mer. »

Une île ainsi est née pour le
bonheur de tous et loin des querelles des divinités hostiles. Mais
c’est au héros enfantin de ce conte étiologique que revient pour
ainsi dire la palme du bonheur : « Et Ti jean fut encore plus
heureux qu’avant, car chaque matin, il voyait la mer de tous les
côtés de son île. » La séparation des dieux
serait-elle la représentation d’un divorce parental et Evelyne
Trouillot confierait-elle son pupille à la seule autorité maternelle,
détentrice d’un savoir et d’une tutelle
immémoriales ?
Restituer
l’enfance ?
L’album
L’île de Ti
Jean offrirait-il une solution imagée des
conflits d’une société qui ne respecte plus
l’enfance ? Et celle-ci devrait-elle, avec l’aide de la nature,
retrouver une dignité que l’Etat ne lui a que partiellement
conférée ? Restituer
l’enfance: Enfance et état de droit en
Haïti, tel est le titre du sixième
volume de la collection État de droit de Haïti Solidarité
Internationale (HSI) qui offre une réponse indirecte à nos questions.
Evelyne Trouillot qui l’a rédigé (16) y défie les tabous et
les oublis. Elle réfléchit à la situation difficile des enfants
haïtiens qui constituent la part la plus importante (40%) de la population
du pays et « questionne la responsabilité de l'Etat, tant au
niveau de l'élaboration et de l'adoption des prescriptions légales
relatives à l'enfance qu'au niveau de leur application », comme
l’indique le compte rendu de son livre fait par AlterPresse-HaÏti, le
26 septembre 2002. Mais son réquisitoire va plus loin et s’adresse,
en fait, à tout adulte concerné dans la mesure où elle met en
doute « l'existence réelle des droits de l'enfant haïtien,
vu que celui-ci est généralement annexé à un autre ayant sur
lui toute autorité, ballotté entre l'autorité de la famille et
celle de l'école. »
Il est
évident que l’indépendance totale de l’enfant est une
utopie et que le partage entre les pouvoirs de la famille et de
l’école, expression de l’Etat, est une réalité
internationale. Mais il est vrai aussi qu’une politique dans ce domaine ne
peut être responsable que si elle respecte une certaine autonomie de
l’enfant et s’accompagne d’investissements humains et
financiers à long terme et à la hauteur des ambitions
proclamées.
Comme le rappelle encore le
compte rendu d’AlterPresse-Haïti, Evelyne Trouillot souligne les
incidences d’une absence de structures étatiques sur la condition des
jeunes et de leurs familles. Elle observe que : « Prisonnier d'un
environnement insalubre, dépourvu d'espaces de loisirs, l'enfant
haïtien devient de plus en plus tel un oiseau en cage » (17).
Tout le contraire donc du destin
qu’elle a tissé pour Ti Jean et que les oiseaux, comme les papillons,
aideront dans sa volonté de libération. Pour l’écrivain,
c’est en tenant compte de la complexité des réalités de
tous les enfants que « la société trouvera les moyens de se
développer. » Evelyne Trouillot considère donc qu’il
est primordial de récuser l’enfermement d’un « monde
réducteur, faussement protecteur, et mensonger, mais qu’il importe de
« se battre pour un état de droit où les libertés
fondamentales, les principes de bases sont respectés et
appliqués »
(17).
L’île de
Ti Jean est donc la première étape
d’un travail de reconstruction qui consiste à forger pour
l’enfant « une image de soi positive et digne » qui
prenne en considération la couleur de la peau et les conditions de sa vie
réelle. Destiné aux plus jeunes lecteurs et non lecteurs, le conte,
toutefois, n’entre pas dans les détails historiques et ne met pas en
perspective les « séquelles du colonialisme et de
l'occupation », il n’aborde pas le dilemme qui s’impose
souvent au colonisé à travers « le besoin de changer de
peau ». Ti Jean, comme nous le notions dès le début, vit
simplement dans l’évidence de l’être, dans
l’immédiateté du soleil et de la mer, dans une unité
naturelle qu’il transporte du mythe vers une société
rénovée par ses actes et prouesses magiques. C’est, en quelque
sorte, l’idéal d’une société du bonheur qu’il
aide à restituer : celle que l’on découvre dans le premier
conte de
L’oiseau-mirage
intitulé « Les ballons magiques », un royaume dans
lequel « c’était toujours l‘été et la joie
faisait la loi » (p. 7). Le pays du rire et du sourire.
Pour écrire son récit, Evelyne
Trouillot qui connaît donc bien les contes et légendes de son pays, a
« pensé surtout à la joie unique de grandir sur une île
ou une presqu'île dans le cas de la république d'Haïti
(l'île entière comprend la République dominicaine et la
république d'Haïti). De voir chaque jour la mer dans son horizon
familier, de la prendre pour quelque chose d'acquis… Aussi, je
voulais montrer l'importance d'être à l'écoute de la nature et
des animaux. », m’écrivait-elle dans une lettre du 9 mai
2004.
La vision de Sophie
Mondésir : complémentarités et fusions
élémentaires
Un album est un
tout artistique dont on ne saurait dissocier les parties, et, en particulier, le
texte des images. Et ceci, quelle que soit l’opinion entretenue l’un
sur l’autre par les partenaires du couple créateur qui parfois
n’a même pas été consulté par l’éditeur.
Dans ce cas particulier, Sophie Mondésir, d’origine martiniquaise,
établie en France et illustratrice de nombreux albums pour le Père
Castor chez Flammarion, a pu dans une évidente réussite
réinvestir les images de son île rêvée dans les personnages
et les décors du livre. Elle a été sensible à la tension
esthétique qui organise l’histoire : l’opposition entre
une vision concrète et rapprochée des choses et un point de vue plus
distancié des structures de parenté introduites par la
référence au mythe. Elle a été fidèle aussi à
l’opposition centrale explicitement soulignée par l’auteur
entre les couleurs complémentaires du bleu du ciel et de
l’orangé du papillon. La couleur de ce dernier est ainsi devenue en
quelque sorte l’index de la matière (terrestre, avec son feu central,
et céleste, avec le feu solaire) et opposée aux éléments
fluides, aériens ou liquides, et détermine l’organisation
générale des paysages
colorés.

Une telle conception structurale est clairement
perceptible dans l’illustration qui montre le conflit entre le maître
de la terre et la reine des eaux : celui-ci est représenté dans
une vision euclidienne sous la forme du globe terrestre entouré, comme par
autant de comètes, d’un tourbillon de traits colorés,
orangé, rouge feu, vert et bleu.

Tout le talent de l’illustratrice dans sa
narration a consisté à jouer sur la dynamique d’une mise en page
qui exploite l’élévation (plus ou moins forte) et la courbure
marine (plus ou moins tendue) de l’horizon.
A cet égard, les deux pages de garde
élargies par le déploiement d’un volet supplémentaire, sont
remarquables, car elles montrent, dans une vision « par
derrière » Ti Jean, assis sur une sorte de barrière faite de
branches sommairement attachées, et en train de contempler
l’immensité marine qui se fond avec le ciel à l’infini.
Notons que l’enfant, penseur de Rodin à sa façon, paraît
méditer sur la courbure du globe et que le disque jaune du CD, à demi
enfoui dans la troisième de couverture semble le disque du soleil
disparaissant dans la mer.

Dans la dynamique générale du
récit, d’autre part, l’arc convexe des horizons s’inscrit
dans une relation inversement proportionnelle à l’amplitude concave
des plages et le système des paysages enregistre les ruptures et les
saccades imposées par la séparation des éléments
ordonnée par les dieux.
L’image
cosmique finale montrant le bout d’île, éclaboussure verte
accrochée à l’arc incliné du globe, a transféré
le bleu-vert des mers du sud sur le ciel, comme dans l’illustration
d’Alex Godard : la coupure entre les deux éléments,
toutefois est plus marquée, car elle répond à une distinction
lucide des univers céleste et
aquatique.
Ce qui nous amène à
dresser un constat de nouvelles oppositions. Autant la nature de Godard, le
Gouadeloupéen, est riche et pleine, lourde de parfums et
d’alizés, plongeant dans les profondeurs de la jungle et de la mer,
autant les images de Sophie Mondésir sont légères,
aériennes, allant parfois jusqu’au dépouillement du vide. Autant
l’un va au plus près de la sensation, jusqu’à risquer la
noyade comme Idora, autant l’autre, toujours prête à
s’envoler, prend de la distance pour avoir une vue d’ensemble
« de l’île ». Avec Godard, celle-ci est un
véritable continent mystérieux, illimité, une puissance
dangereuse, énigmatique dans sa richesse même. Dans le cas de Sophie
Mondésir, c’est la fermeture des territoires qui en fait la
sécurité. L’île, dans sa petitesse, face à
l’infini de la mer et des éléments, s’impose comme
l’espace circonscrit d’un ensemble dont elle est le fleuron, la
parure et la révélation. Car la luxuriance de la végétation
n’est pas négligée, mais semble comme épurée par la
touche aérienne de la palette de l’illustratrice, toujours prête
à s’envoler avec ses propres
papillons.

Et la sécurité de
l’île où aucun squale n’affleure, a tout le charme
d’une histoire d’amour : charme de
l’éphémère et de la vie qui passe : une sorte de
papillon. Comme le papillon représenté qui, un instant, semble entrer
dans le soleil, apportant par en dessous une lumière qui éclaire le
visage de l’enfant et se répand sur celui-ci qu’elle transforme
en double magique, et sur la nature toute entière dans la
complémentarité des ocres. Oui, l’action de l’enfant
à travers la pureté des lignes dessinant les objets et la
limpidité du ciel portant la mer vers les hauteurs a bien pour fonction de
faire partager une ivresse : celle de l’enregistrement du passage du
temps et de sa maîtrise temporaire par la création. L’ivresse,
sans doute, de Ti Jean, fragile maître du royaume de
l’éphémère et pensif devant la mer… Une griserie fine
que traduit bien la mélodie à demi murmurée par la conteuse pour
encadrer le récit ; la fraîcheur et la sobriété de la
diction de Mariann Mathéus, d’une grande pureté, n’est pas
troublée par un accompagnement musical offensif, mais simplement
amplifié au moment dramatique par une sorte de souffle qui
s’épuise en une vague sur la plage. Un livre triptyque qui est une
très belle réalisation du musée
Dapper !
Jean
Perrot
Notes.
1)
« île en île » (1998-2005 ), un site pour
valoriser les ressources informatives et culturelles du monde insulaire
francophone.
www.lehman.edu/ile.en.ile
2) Citation placée en page
d’ouverture du site.
3) Salon du Livre
insulaire de l’île d’Ouessant : salon@livre-insulaire.fr.
4) Veronika Görög et all.
Histoires d’enfants terribles
(Afrique noire), Paris : Maisonneuve et
Larose, 1980.
5) Algirdas. Julien Greimas,
Sémantique
structurale, Paris : Larousse,
1966.
6) Evelyne Trouillot,
Rosalie
l’infâme, Paris: Dapper, 2003.
7)
Ibid.
8)
Evelyne Trouillot,
Sans parapluie de
retour, édité par l'auteur,
Port-au-Prince, 2001, p. 41.
9) Jean
Perrot, Jeux et enjeux du livre
d’enfance et de jeunesse, Paris : Les
éditions du Cercle de la Librairie, 1999. Voir le chapitre sur
« L’imaginaire ludique ».
10) Johannes Itten,
Art de la
couleur, Paris : Dessain et Tolra, 1974, p.
78.
11) Voir le site de l’Institut
International Charles Perrault, également accessible par www.citrouille.net .
12) Voir la fonction de la
« chatouille » dans l’imaginaire ludique. Jean Perrot,
Du jeu, des enfants et des livres,
Paris : Les éditions du Cercle de la
Librairie, Paris, 1987, pp. 145 –146.
1 3) Claudine Jacques,
L’âge du
perroquet–banane. Parabole païenne,
Nouméa, L’herbier de feu, 2003. pp.
26-27.
14) Evelyne Trouillot,
L’oiseau
mirage. Port-au-Prince : Éditions
Haïti Solidarité Internationale, 1997.
15 ) Évelyne Trouillot : La chambre
interdite. Paris-Montréal : L'Harmattan, 1996,
131-139
16) Evelyne
Trouillot, Restituer l’enfance:
Enfance et état de droit en Haïti.
Port-au-Prince: Éditions Haïti Solidarité Internationale,
2002.
17) AlterPresse-HaÏti, 26 septembre
2002 Voir le site : www.alterpresse.org/article.php3?id_article=218
Mis en ligne: Jeu. - Mars 31, 2005
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