Sam. - Juillet 16, 2005

•Fleurs de cocotier


Quelle est la place des enfants dans l’œuvre (pour adultes) de Déwé Gorodé, et celle des femmes écrivains mélanésiennes dans la nouvelle société néo-calédonienne? Extraits de l'ouvrage ci-dessous.



Littératures d’émergence et mondialisation 
sous la direction de Sonia Faessel et Michel Pérez
ouvrage bilingue anglais-français, Édition IN PRESS (www.inpress.fr )
La notion de littérature d’émergence s’est constituée il y a une trentaine d’années à propos des littératures du Tiers-Monde. Ces littératures se sont imposées dans une distanciation par rapport aux littératures européennes: celles des anciennes puissances colonisatrices, perspective aujourd’hui datée. Cet ouvrage, actes du colloque Convention littératures du Pacifique Sud (Nouméa, 19-24 octobre 03) présente une série d’analyses de la littérature émergente de la zone Pacifique Sud (Fidji, Nouvelle-Zélande, Papouasie-Nouvelle-Guinée, Australie, Tahiti et Nouvelle-Calédonie). Il étudie le rapport de cette littérature [y compris sa composante «jeunesse» avec une contribution de Jean Perrot - ndlr]) avec ses antécédents littéraires ou avec d’autres littératures, la manière dont une culture évalue ses propres pratiques littéraires, entretient et transforme les mémoires culturelles dans le cadre nouveau de la mondialisation. Les questions soulevées sont nombreuses: quel est le contenu de la littérature d’émergence? quels sont ses apports? quel est son rapport avec l’identité culturelle? son rayonnement peut-il dépasser le plan local? Ce livre aborde ces problèmes à travers diverses approches théoriques ainsi que du point de vue comparatiste et réunit des chercheurs venus de plusieurs continents.

 

 

Extrait de «La place des enfants dans la littérature d’Australie et de Nouvelle-Calédonie: quelques réflexions sur un thème préoccupant», par Peter Brown, responsable de la Section de français à l’Université Nationale d’Australie à Canberra (p. 228 à 230)
Déwé Gorodé est le chef de file de la jeune littérature contemporaine kanak avec le dramaturge Pierre Gope et le poète Wanir Welepane. Née en 1949 à Ponérihouen au sud de l’île, elle a suivi des études de Lettres àMontpellier. Militante indépendantiste, elle enseigne le français et le paicî. «J’effectue, explique-t-elle, le passage d’une tradition orale à l’écriture avec une partie de ce que j’ai hérité. L’écriture est pour moi un moment de plénitude, comme le travail de la terre. «Son oeuvre met en avant l’attachement à la terre, le combat des femmes et le respect des valeurs et des traditions kanakes.Lors de la création du gouvernement de Nouvelle-Calédonie elle a été désignée par son groupe politique pour y occuper le portefeuille de la culture de la jeunesse et des sports (présentation de l’auteure par le site de l’Association des Écrivains de Nouvelle-Calédonie).

«(…) Chez l’écrivain kanak Déwé Gorodé, les enfants peuvent certes connaître les soubresauts de la vie, mais ils ne sont jamais vraiment perdus en brousse, en tribu, car ils y sont chez eux. Dans l’une de ses nouvelles, “Rencontres”, du recueil L’Agenda (1996), une gamine de dix ans vient dans la tribu de son clan pour la première fois de sa vie. À l’orée du village, elle est accueillie par ses grands-parents qui, apprend-on plus tard, étaient morts il y avait quelques années. Dans une scène de grand lyrisme, leur esprit revient comme présence matérielle pour guider la petite fille vers le village où la terre est le sang des morts.
Cela ne veut pas dire pour autant que Gorodé accepte telles quelles et de manière non critique les valeurs supposées de “la coutume”. Dans ses textes, il peut arriver qu’une fille veuille rompre avec la tradition, refusant par exemple de se marier avec la personne qu’on lui a désignée. Dans ce cas, elle va certes être obligée de surmonter des difficultés nombreuses, ayant “vraiment choisi un sentier abrupt!” (p. 17), selon l’expression employée par la grand-mère Utê Mûrûnû de la nouvelle éponymique, qui en sait quelque chose. Mais elle n’est jamais vraiment perdue dans son milieu. Il y a toujours d’autres femmes, d’autres parents pour l’accueillir, l’adopter, et elle va transmettre sa culture à ses descendants. À cet égard, la culture, c’est-à-dire la tradition, n’est jamais trahie, quitte à en renouveler le sens et la justice.
Ce renouvellement, ce revirement de l’Histoire qu’effectue Gorodé pour donner, même après coup, une certaine justice, peut concerner tant le monde mélanésien que le monde européen. Par rapport à ce dernier, la nouvelle “Affaire classée” du recueil L’Agenda retrace de manière métaphorique l’histoire coloniale de la Nouvelle-Calé donie à travers trois époques différentes qui sont toutes des moments de conflit, et à travers l’image d’une quasi-enfant, jeune fille en fleurs devenue femme enflammée. Chaque période met en scène un protagoniste d’origine chaque fois différente: un jeune colon calédonien qui est sur le point de partir pour être tué à Verdun dans les tranchées de la Grande Guerre; un soldat américain basé en Nouvelle-Calédonie pendant la Seconde Guerre qui perd sa vie à Guadalcanal aux îles Salomon; et un sous-officier kanak, parachutiste, qui est en tournée en brousse avec l’armée française pendant la période des événements des années 1980.
Dans le récit, chacun de ces soldats se trouve donc sur un sol étranger, y compris le Kanak dans sa “peau de traître ... cet uniforme de renégat” (p. 38). Chaque homme est séduit, “médusé” par une belle jeune fille sous un banian – l’arbre sacré des Mélanésiens –, habillée en robe blanche, qui est chaque fois différente et pourtant chaque fois la même: Marguerite, Margaret, Maguy. Accompagnée de son grand-père, elle porte également de longs gants blancs qui couvrent ses doigts brûlés dans un incendie – d’où son nom de “Doigts-Calcinés”. Cette jeune fille ressemble chaque fois étrangement à la bien-aimée du soldat, au point que les soldats lui lèguent leur fortune avant de partir mourir en guerre. Il s’avère que l’identité de cette jeune femme, qui paraît par la suite vêtue en noir, est la même que celle d’une jeune “Mélanésienne d’autrefois” (p. 27), brûlée vive quand la maison de ses parents fut incendiée en geste de revanche pendant la rébellion kanake de 1878. L’enfant-femme est donc un symbole de la résistance kanake, de l’innocence persécutée et sacrifiée, comme de la rétribution enfin – “un sourire triomphant sur les lèvres” (p. 34). Elle est aussi un symbole de la terre, étant donné qu’elle semble faire partie du végétal, jusqu’à devenir une avec le banian. La mémoire kanake, inscrite dans le texte, est ici plus que simple produit culturel ou nostalgique. Présentée sous la forme d’une quasi-enfant, elle est aussi au service d’un projet politique.
Mais s’il peut y avoir un redressement de l’Histoire, du moins sur le plan symbolique, à travers l’image des enfants du pays, il n’en est pas moins vrai que dans les écrits de Déwé Gorodé les jeunes Kanaks peuvent continuer à s’égarer, en particulier dans leur interface avec la vie moderne de plus en plus urbanisée qui leur apporte son lot de problèmes: drogues, prostitution, sida, acculturation, violences, comme en fait état une mère dans la nouvelle “On est déjà demain”, tirée du recueil Utê Mûrûnû, petite fleur de cocotier (1994): “la situation n’évoluait guère pour nos enfants. L’on nous avait balancé en vrac les JSD, ‘jeunes sous-développés’ comme ils s’appellent eux-mêmes, la compétence provinciale pour renseignement primaire avec les cinq heures hebdomadaires pour la langue et la culture locales, les 400 cadres à former, mais tout compte fait, pour nous, le bilan restait inquiétant, je voyais tous les jours nos enfants revenir avec ces cent lignes à copier ou de nouveaux mots dont ils truffaient leurs phrases dans notre langue [...] et nous voilà au seuil de l’an 2000, après la souffrance et le deuil des ‘événements’, à boire toujours autant sinon plus, avec en prime pour nos enfants le sida et le cannabis” (p. 59).
Les enfants, surtout les filles, sont appelés à jouer un rôle maternel en assumant précocement des responsabilités adultes pour compenser la carence des hommes. Le monde de Gorodé n’est pas pessimiste pour autant – loin s’en faut. Toute son écriture est un projet de société qui essaie à sa manière de réconcilier culture traditionnelle et histoire européenne. Tout en restant profondément ancrée dans les valeurs de sa culture, elle est soucieuse des problèmes auxquels doivent faire face les jeunes du pays. (…)»

Peter Brown

 

 

Extrait de «Ethique et mémoire féminines mélanésiennes», par Stéphanie Vigier, doctorante à l’Université de la Nouvelle-Calédonie (p. 278 à 280)

«(…) Ces textes [d’auteures mélanésiennes] mettent en avant la spécificité de la condition féminine dans les contextes coloniaux et postcoloniaux, et viennent poser une question cruciale: comment articuler l’égalité en droits et en dignité des hommes et des femmes et la prise en compte des différences socioculturelles? Ce en quoi le discours des femmes écrivains citées me semble différent de certains discours féministes (même si on ne peut pas parler d’un féminisme occidental mais de féminismes), c’est qu’il insiste sur la spécificité de l’identité et de l’éthique féminine plus qu’il ne prône une assimilation au modèle masculin, comme si en creusant la différence, on pouvait mieux faire valoir sa pleine dignité et son droit au respect. Ainsi, dans Mataora: the living face, une anthologie d’art maori contemporain publiée par Witi Ihimaera, nombreuses sont les femmes artistes qui affirment s’intéresser particulièrement aux éléments féminins, à l’identité féminine maori. La revalorisation de la notion de mana wahine apparaît comme un des moyens privilégiés pour mener de front une double lutte de libération: sur le front socioculturel d’un côté, sur le front “féminin” de l’autre. Dans le discours des femmes kanak en Nouvelle-Calédonie, l’insistance sur le fait que les femmes se trouvent au cœur de la coutume, et parfois dotées de responsabilités importantes dans le clan et la famille, va dans le même sens: cette expression est ambiguë car elle peut justifier l’oppression des femmes au nom de l’ordre social comme la reconnaissance de leur rôle central. Mais penser ce que signifie profondément la place des femmes au sein de la coutume et dans la société moderne peut permettre de revendiquer une identité féminine mélanésienne qui ouvre sur des droits spécifiques et une légitimité sociale à s’exprimer.
La question féminine devient par là même un vecteur de réflexion sur les droits et sur le statut politique de l’État concerné, non que de ce point de vue les femmes soient par nature plus progressistes que les hommes, mais pour deux raisons au moins:
– Publier pour un groupe social qui traditionnellement n’avait pas ou peu accès à la parole publique est en soi un acte social qui s’oppose catégoriquement à une conception fermée et figée de la culture, de l’organisation sociale, parfois véhiculée par les dominants. Explorer la mémoire et l’identité culturelle permet d’éviter l’écueil de la “momification culturelle” dénoncée par F. Fanon. Penser l’identité en terme “d’éthique”, au sens de “manière d’être” entre d’ailleurs en écho avec certaines définitions de la coutume, comme celle qu’à proposée G. Poëdi:
“Dans la langue a’jië, coutume se dit: nô, qui est la parole de tous, l’histoire d’un peuple, le lien sacré entre le monde de l’invisible et celui du visible. (...) Elle est toute une manière d’être, une philosophie de la vie, une manière de négocier ses relations avec l’univers.”
– Avec la question de la légitime revendication d’indépendance politique et de dignité culturelle des peuples colonisés, vient se poser dans la nouvelle “nation” ou dans le pays “en construction” la question des droits sociaux, culturels et politiques de chacun des groupes qui la constituent. Du coup, avec la question féminine, c’est le problème du fonctionnement politique de la nouvelle société qui vient se poser, et plus largement du choix de société en jeu.
Cette question n’est d’ailleurs pas exclusivement posée par des femmes: elle est aussi prise en compte par des écrivains hommes, comme, entre autres, Witi Ihimaera ou Russel Soaba.
De manière significative, le roman de l’écrivain papou Russell Soaba, Maïba, qui manifeste une vision douloureuse et angoissée de la société moderne papoue, met au premier plan un personnage féminin – la jeune Maïba. Elle est le témoin privilégié du basculement dans la violence de son village, sous l’impulsion d’usurpateurs du pouvoir politique et économique. Il est intéressant de noter que Russell Soaba fait de Maïba, jeune femme indépendante, lucide et courageuse la dernière représentante de la chefferie authentique, détruite par les usurpateurs. Par là même, ce qui entre en contradiction avec la légitimité politique et culturelle traditionnelle, ce n’est pas la résistance féminine, qui s’exerce au nom de la justice et de l’humanité, mais un pouvoir récent, illégitime, abusif, qui s’exerce sans mesure et menace de dissoudre l’ensemble de la communauté dans la violence.
Une dernière citation du poème Liberté avortée de Déwé Gorodé pour conclure, illustre cette “éthique de la résistance” et rendre la parole à qui de droit:
“où es-tu digne sœur de la tribu?
évite pour toi pour moi pour nous
les chemins de la liberté avortée ratée manquée
Suis les durs sentiers du combat
Qui te ramènera à toi-même
À moi-même à nous-mêmes.”»
Stéphanie Vigier
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