• Je peux vous dire d'autres pays… (4)


Shanti

Banlieue de Pondichéry, janvier 2004



Shanti est une intouchable, une paria, une harijân, une dalit.

Insupportable litanie qui résonne à travers toute l’Inde.

Intouchable : le mot porte son poids d’horreur. Pour le brahmane orthodoxe, même l’ombre d’un intouchable est une souillure.

Paria : celui qui bat le tambour pour les funérailles d’un défunt, une corvée qui incombe aux intouchables

Harijân : " enfant de dieu ", le nom donné par Gandhi aux intouchables lors de la fondation, en 1929, du premier mouvement censé abolir le concept d’intouchabilité

Dalit : le nom que les intouchables revendiquent eux-mêmes aujourd’hui. Le traduire ? Je n’ai pas trouvé mieux que : damnés de la terre.


Et pourtant… Inde des paradoxes, l’avant-dernier président de la république, Sri K.R. Narayanan, n’était-il pas un intouchable lui aussi ? Il est vrai que le dernier est musulman dans une Inde majoritairement (et sourcilleusement) hindoue ! Paradoxe, toujours.

Shanti habite tout à côté de chez nous. Une masure au toit de tôle. Sur le devant, un espace de terre battue où, l’année dernière encore, sa mère chauffait au soleil son dos voûté, tanné et frippé comme du parchemin. Aujourd’hui, le mince abri de palmes où elle dormait a disparu, la vieille est morte.

Sur cette même terre battue, tous les matins, alors que le soleil se lève à peine, Shanti dessine un kolam – elle dit : rangooli. Kolam, rangooli, c’est la même chose : un dessin tracé avec de la poudre, qu’on effectue devant les maisons. Un signe auspicieux, un dessin de bienvenue. Le motif est différent pour chaque jour.


Shanti prend un peu de poudre blanche – de la pierre calcaire– entre ses doigts et elle dispose une série de point de repères sur le sol. Puis, elle trace le motif en reliant les points entre eux, sans lever la main, d’un geste sûr, gracieux. Pour la grande fête de Pongal, elle utilise des poudres de couleur durant plusieurs jours. Dans un temps pas si lointain encore, les femmes indiennes se servaient pour les kolams de poudre de riz : une offrande qu’elles laissaient aussi aux animaux, aux insectes affamés.


Ce matin, Françoise a demandé à Shanti de lui montrer son carnet de kolams. Les motifs traditionnels se transmettent de mère en fille par ces carnets. Celui de Shanti contient des merveilles. Elle est habile, inventive : elle a un talent fou. Un talent qui n’a jamais eu d’autre place pour s’exprimer que ce misérable carré de terre nue et rouge devant sa porte.

Françoise et Shanti sont restées longtemps ensemble, côte à côte, le crayon passant de la main de l’une à la main de l’autre. Je les ai regardées avec un brin de regret. Le dessin, lui, ne connaît pas de frontière, pas de barrière de la langue.

Tandis que les mots que j’écris…

Shanti, intouchable.

Shanti, que son mari frappe.


Son mari, un pêcheur comme tant d’autres dans ce quartier que borde la rivière et la mer. Un homme sans âge, usé, brûlé. Tout le fruit de sa pêche est échangé directement chez le marchand d’alcool, contre un tord-boyaux frelaté, un alcool de palmes qui rendrait fou l’homme le plus sain d’esprit.

Combien ai-je entendu de visiteurs occidentaux s’étonner : " Les gens boivent en Inde ? Au pays de la spiritualité, mais vous plaisantez ! " Je ne plaisante pas, pas sur ça. Le mauvais alcool coule à flots dans les assommoirs sordides de Pondichéry et d’ailleurs. Allez-y voir. Et n’oubliez pas de regarder aussi à qui tout cela profite.


Le soir, le mari de Shanti revient au logis avec les mains vides. Il n’apporte rien d’autre que sa rage éthylique. Il brise tout ce qui peut l’être encore et cogne sa femme. Les voisins s’en mêlent, le ramènent au calme. Jusqu’à la prochaine tempête sous son crâne. Alors, chaque matin, après son kolam, Shanti va jusqu’à Cuddalore, à vingt-cinq kilomètres de là, pour acheter du poisson à d’autres pêcheurs. Puis elle revient à Pondichéry pour le revendre avec un maigre bénéfice en passant de maison en maison. C’est en faisant cela qu’elle a réussi à élever ses deux fils, deux grands gaillards qui ont le même sourire éblouissant que leur mère.

Alors on se prend à rêver que tout cela va changer. Que les damnés de la terre vont secouer leur joug, briser leur chaîne. Et il n’est peut-être pas si loin que ça le temps de se réveil-là.

"Les Indiens y travaillent [à sortir de la misère] et on leur souhaite de réussir. Je leur souhaite aussi de conserver alors le cœur qu’ils avaient quand ils n’avaient que ça. " Le cœur, oui, Nicolas Bouvier, mais laisse-moi y ajouter aussi : le sourire de Shanti.



Illustrations : © Françoise Malaval
Photos : © Françoise Malaval et Citrouille
Texte : © Patrice Favaro et Citrouille


Mis en ligne: Mar. - Février 3, 2004
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