• Je peux vous dire d'autres pays… (2)


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Janvier 2004.


À Pondichéry, pour les fêtes de Pongal.


Pondichéry, ou Pondicherry… cela dépend. Colons français et anglais se sont disputés la région des siècles durant. Chacun a voulu imprimer sa marque sur l’endroit. L’orthographe aussi est un drapeau qu’on plante sur la terre conquise. Les armes du colonisateur : le sabre, le goupillon… et le lexique. Le nom véritable du lieu est tamoul, et il se prononcerait plutôt : poudou céri. Le " céri ", c’est le quartier où vivent les " intouchables "… vous savez, ceux que l’on appelle aussi les " parias " ! J’en parlerai bientôt.

La mousson d’hiver est bien terminée, l’annonce officielle en a été faite dans le quotidien The Hindu. Ce matin, le ciel est propre et frais : un drap neuf. Balade sur le cours Chabrol qui longe le golfe du Bengale. Les bâtiments coloniaux du front de mer confèrent au vieux comptoir français un caractère familier de ville méditerranéenne. En parcourant la promenade, on aperçoit les piliers d’un ancien débarcadère qui émergent de la mer ; une digue a été dressée contre les coups de boutoir d’une houle incessante. Elle grignote chaque année quelques centimètres de la côte, j’ai vu disparaître ce qu’il restait de plage depuis mon premier séjour à Pondichéry en 1997.

Pondichéry, ou Pondicherry, la ville est double comme son nom. Il y en a une blanche et une noire. L’ancien quartier français, rongé par les embruns, et la ville tamoule. Le premier est somnolent, désuet, colonial et décrépi ; la seconde, trépidante et industrieuse, s’étend, se multiplie. Aujourd’hui, ses rues bourdonnent plus que jamais, et les devantures des boutiques éclatent de couleurs : les fêtes de Pongal ont commencé. Pongal, la récolte du riz, le nouvel an tamoul.

Ce que je ne manquerai pour rien au monde durant ces festivités, c’est le jour où l’on honore les vaches ! Mais je n’en dirai rien ici. Françoise y consacre des pages colorées dans son propre journal de voyage qui sera bientôt en ligne sur le site.

Il va pourtant être question de bovidés dans ces lignes. On ne peut l’ignorer, en Inde, le cliché des clichés, c’est : la Vache ! Elle mérite ici la majuscule. On pense d’abord à Tintin et au capitaine Haddock aux prises avec cet animal récalcitrant qui bloque leur taxi dans une rue de New Delhi : " Vache sacrée Sahib… Ne pas déranger.. Toi attendre elle s’en aller. " Et c’est vrai, elles sont bien là, nos vaches, à déambuler avec assurance et nonchalance dans les rues des villes, même des plus grandes, des plus modernes comme Bangalore. Elles affectionnent tout particulièrement le terre-plein qui sépare les quatre voies des national highways. Elles s’y étendent au milieu, y ruminent à l’aise ; le va-et-vient incessant des automobiles à leurs côtés chasse les mouches qui les tourmentent habituellement. Véridique !

Cliché, encore et toujours :" Z’ont qu’a les bouffer, leur vaches sacrées, ces Indiens… et crèveront plus de faim ! " Il faudra le répéter combien de fois : il y a longtemps qu’on ne crève plus de faim en Inde ? Dans le Tamil Nad, il y a trois récoltes de riz pas an, on est loin du Sahel ! La dernière famine ? Elle date du temps où les Anglais régnaient en maître sur le pays, leur guerre menée avec la Birmanie avait fait exploser le prix du riz en bloquant les moyens de circulation ! Et puis mettons les choses au point : en Inde, pauvreté il y a, c’est certain, personne ne cherche d’ailleurs à la dissimuler, elle s’expose et n’est pas honteuse. mais le thermomètre peut dépasser les 45° en ce pays … on n’y a jamais laisser mourir plusieurs milliers de vieux dans l’indifférence générale. On peut en dire autant ? `

Avis donc à celui qui arriverait ici les bras chargés d’habits usagés, les poches remplies de simples stylos à bille, et de gadgets à deux sous destinés aux pauvres… et à s’acheter une bonne conscience pour pas trop cher. Vous vous êtes trompés d’adresse pour faire l’apprenti Mère Thérésa ! Verroterie et bimbeloterie ne sont plus acceptées comme monnaie d’échange par les indigènes ! Il y a déjà longtemps que le pays accueille, et à bras ouverts, les Intel, Microsoft, Motorola et autres Nokia.

Revenons à notre vache. Le mot " cow" de l’anglais viendrait du sanskrit " gow ". Gavo vishwasya mataraha ! s’exclame l’Hindou, " la vache est la mère de l’univers ", univers qui était à l’origine un océan de lait. On ne mange donc pas sa mère. Évident ! On considère même que le lait, l’urine et la bouse de la vache sont des éléments purificateurs. Dans pas mal de villages, on peut voir encore les paysans enduirent le seuil de leur demeure d’un liquide à base de bouse et d’urine de vache. Il paraît que la mixture a des vertus pesticides. Ccedil;a surprend…

Et pour ce qui est de ne pas la manger, cette chère vache, c’est de moins en moins vrai. Il n’est plus si rare de trouver désormais du bœuf dans un grand restaurant. Paradoxal dans un pays où les végétariens se comptent par millions, un logo en forme de petit rond vert indique sur les conserves et sur les paquets alimentaires (les plats tout prêts en sachets commencent à faire fureur) l’absence de tout produit animal. Mais l’Inde n’est pas à une contradiction près. La clientèle occidentale qui fréquente les grands hôtels, les restaurants à la mode, est de plus en plus nombreuse. Elle a ses habitudes. Les Indiens aisés fréquentent les mêmes endroits. Ils y perdent les leurs. La consommation carnée s’accroît. De plus, chrétiens indiens et musulmans n’ont pas les mêmes interdits alimentaires. Et c’est peut-être là, que le bât blesse le plus, si l’on peut dire…

Voici un extrait d’un tract diffusé par une association caritative qui s’occupe des vaches indiennes : " Dans le passé, la fortune d’une personne se mesurait à la taille du troupeau qu’il possédait. Tout cela est oublié et, aujourd’hui en Inde, on abat des vaches pour de l’argent. "

Certains voient dans ce domaine une excellente opportunité de raviver les tensions communautaires, pour preuve ce dessin abject réalisé par un artiste qui expose pourtant dans les meilleures galeries. La haine s’aiguise, elle aussi, comme un couteau. Et c’est le plus souvent sur la pierre des religions, elles se valent bien toutes à ce sujet, qu’on obtient le plus acérés des tranchants.



^ Image aperçue dans une exposition, œuvre d’un artiste hindou ouvertement anti-musulman…

Photos : © Françoise Malaval et Citrouille
Texte : © Patrice Favaro et Citrouille


Mis en ligne: Sam. - Janvier 10, 2004
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