• Je peux vous dire d'autres pays… (5)


Retours sur images


L’Inde finit toujours par m’avoir à l’usure. Plus ou moins vite, selon les voyages, les séjours. Mais toujours. J’ai le cœur et le corps qui s’y usent plus rapidement qu’ailleurs ; au bout d’un certain temps, j’ai peur de voir l’un et l’autre s’effilocher. Comme la toile des vêtements que je porte là-bas et qui ne résistent guère au soleil, à la poussière, à l’abrasion de la foule.

L’Inde, inexorablement, me met à nu, et c’est un processus dont je ne sors jamais indemne, il m’épuise à la longue.

J’aspire alors au retour, comme on aime à retrouver l’ombre fraîche et silencieuse d’une vieille maison après une longue marche au soleil. Besoin de reposer mes yeux : loin d’une lumière crue, blessante, loin de ces couleurs qui vous éclatent au visage à tout bout de champ. Besoin de me soustraire à ce trop de bruit, ce trop de bruits aussi ; nécessité d’échapper à la frénésie, l’agitation, à trop de monde, à trop de vie… Le manque d’habitude, sans doute. Parce que, là d’où je viens, là où je m’en retourne… ai-je jamais senti le même trop-plein ? Jamais, je crois.


Mais, je me dis : " Cette fois, ce sera différent, l’envie de partir à nouveau ne reviendra pas de sitôt, tu rentres chez toi, chez toi, ce sera bon… " Fatigue de voyageur ou réelle lassitude… À peine arrivé, à peine recraché par la mâchoire de l’escalator dans le vaste hall de l’aéroport : j’ai le même mouvement de recul, la même envie de rebrousser chemin. Parce que je sais ce qui m’attend, j’ai eu tort de l’oublier… Et j’ai le plus grand mal à ne pas prendre le premier venu par le bras, à le secouer, à lui hurler :

De qui, de quoi portez-vous donc le deuil ?

Autour de moi, je ne vois que des silhouettes sombres. Pourquoi les gens, ici, sont-ils presque tous vêtus de noir ? Pourquoi ces habits d’enterrement ?

Pourquoi ces mines austères, lugubres ? Ces visages fermés, en lame de couteau, un couteau prêt à trancher ?

Et pourquoi ce silence funèbre ?

Je me sens pris au piège, je panique. Je presse le pas pour franchir les portes vitrées coulissantes et sortir de cet endroit aseptisé pendant que je suis encore vivant. Dehors, la route, la rue : tout un ballet de voitures et de taxis, flambant neufs, qui glissent en silence sur l’asphalte. Du gris, du noir, de l’argenté, du métallisé – les couleurs qu’on réservait aux corbillards il n’y a pas si longtemps encore… Inutile de fuir.


Je croyais revenir en France au cœur de l’hiver, mais c’est une France avec l’hiver au cœur que je retrouve. Je connais la suite, le combat est perdu d’avance, le mal me gagnera : dans quelques jours, je ferai mon deuil de ces sourires rayonnants d’écoliers qui vont en classe dans une baraque de planches, de ces kolams colorés devant les portes, des ces signes de mains échangés avec une jeune mère et son enfant tous deux sourds et muets, du balancement des bougainvillées… Moi aussi, je me mettrai à porter du noir. On n’échappe pas à cette maladie, ou plutôt on n’y échappe qu’en repartant d’ici…

Dans le taxi : la radio parle toute seule. Les haut-parleurs ne grésillent pas, le son est net, clair, chirurgical … l’excellence technologique occidentale est toute chirurgicale. Les phrases débitées, elles, n’ont pas de quoi me surprendre. Je les connais : je les ai laissées en suspens quelques mois plus tôt au jour de mon départ… Identiques, affligeantes. Rien n’a changé. Ou si peu. Un voile. Une affaire d’état autour d’un voile.

Fillettes, jeunes filles voilées, de gré, de force, pas un n’a songé à vous dire, pour vous convaincre de le laisser tomber, qu’on peut avoir envie chaque matin de mettre des fleurs dans ses cheveux…

Moi, je peux vous dire de lointains pays…



Photos : © Françoise Malaval et Citrouille
Texte : © Patrice Favaro et Citrouille


Mis en ligne: Mer. - Mars 3, 2004
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